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Le macronisme

Posted by on Juin 7, 2017

Camarade,

C’était donc ça, la start-up nation.

L’autre jour je suis tombé sur un site pour laisser des commentaires / noter sa ville, avec des étoiles et tout. C’était dingue. Les gens haïssent les pauvres, ils les trouvent sales et bruyants, inquiétants, et en tout cas ils ne veulent plus les voir chez eux. Qu’ils s’en aillent, qu’ils retournent dans leur trou de pauvres, mais en tout cas qu’ils ne nous imposent plus leur présence.

Le macronisme au fond c’est ça, à des degrés divers – les gens qui refusent qu’on construise des tours à Paris parce que ça leur gâcherait la vue. Les gens qui n’ont rien fait explicitement pour la misère des autres, qui ne la désirent pas spécialement, qui veulent simplement profiter en paix de leur confort, sans avoir à penser que c’est la merde pour les autres. On s’en fout, quoi, de ceux qui ne savent pas survivre dans le nouveau monde, c’est à eux de s’adapter, et en tout cas ça n’est certainement pas à nous de supporter le spectacle de leur désespoir. Lâchez-nous la grappe.

Le macronisme ce sont les gens qui n’aiment pas spécialement prendre leur bagnole, de leur propre aveu, qui ont « juste envie de se déplacer », qui trouvent que les écolos, les gens qui réclament des transports en commun et les cyclistes militants les emmerdent : ils n’ont rien fait, eux, ils veulent juste se déplacer. Est-ce leur faute si les enfants sont petits, les cyclistes fragiles ? Ils veulent juste se déplacer.

Avec ses abdos sculptés au crossfit, Macron c’est le visage humain du capitalisme, un masque en carton collé sur un ordinateur dans l’espoir d’en faire un sympathique androïde. Le macronisme c’est tout ce dont on n’a plus envie de discuter, tout ce qui relève désormais de l’évidence : plus de prisons, plus de routes et plus de policiers, moins de code du travail et moins d’immigrés non qualifiés, que sais-je. C’est le parti des gens qui en ont marre de la parlotte, qui veulent que ça avance un peu. Le parti des gens qui trouvent qu’on a assez discuté comme ça. C’est ce qui permet à tout le monde de se rassembler derrière lui.

L’an dernier j’étais obsédé par le Giscardpunk, avec un soupçon de nostalgie mortifère pour le minitel et les TGV oranges, mais là j’ai enfin compris que Macron c’était encore mieux. Le rebranding du TGV avec une termino start-up absurde et déjà ringarde confirme que le macronisme est néo-giscardpunk, tel un grille-pain Moulinex connecté.

La semaine dernière j’ai traduit un texte de l’OCDE qui recommandait d’enseigner l’entrepreneuriat dès la maternelle (il paraît que ça se fait au Danemark), afin que la grande aventure de l’entreprise ne soit plus réservée aux hommes blancs et riches – comme si c’était l’envie qui leur manquait, aux pauvres, comme si tout ça était une affaire d’image de soi et de *mentalités* qu’il faudrait faire évoluer. Juste après j’ai lu une interview à propos de « premiers de la classe », diplomés des grandes écoles et tout, qui choisissent des métiers manuels, et notamment des métiers de bouche. C’est un fait, dans le XIe les crémiers et les cavistes ont nettement plus la classe que toi ou moi – mais le point crucial est que ces « premiers de la classe » se lancent surtout avec assez de capital pour devenir directement patron et / ou avoir au moins l’assurance de ne jamais finir sous les ponts, même en cas d’échec. Je suis peut-être vieux jeu mais j’incline à penser que c’est cette trouille là qui inhibe les ambitions des gens, que c’est la peur concrète et fondée de tout perdre qui les tient enchaînés à des boulots débiles, parce qu’il faut bien payer leur loyer ou, pire, rembourser leur crédit.

(Le crédit immobilier c’est tout bénéf’, ça rend les gens dociles pendant qu’ils remboursent, ça engraisse les banques, ça fabrique de la croissance fantôme. A la fin ça fait des proprios tous fiers de leur petite demeure minable et manucurée, qui se prennent pour des châtelains alors qu’ils passent leurs week-ends à tailler leurs putains de haies, mais qui sont heureux parce qu’après s’être saignés pendant 30 ans ils peuvent enfin mépriser ces minables de locataires, du haut de leur pelouse à la con.)

Dans un pays qui s’enorgueillit de ses gigantesques groupes de BTP, groupes dont les relations incestueuses avec l’Etat ne sont plus à démontrer, on pourrait pourtant construire des logements pour tous, et même les leur donner gratuitement, au lieu de gaspiller le pognon de l’Etat en défiscalisation de programmes immobiliers de merde, d’imposer une bureaucratie kafkaïenne pour l’attribution de logements sociaux et des aides servant à payer les loyers. Je te parie que ça leur donnerait l’envie d’entreprendre, aux pauvres. Au lieu de ça on précarise les gens, on les rend dépendants de voitures qui leur coûtent un pognon pas possible, quand enfin on les aide c’est en les infantilisant.

Au fil des années je me suis retrouvé embringué dans un certain nombre de projets d’entreprises innovantes. Le business plan de tout le monde c’est (1) chopper des aides de l’Etat. Et si c’était pas ça ton plan on t’explique vite qu’il va falloir t’y mettre : il y a un parcours bien balisé à suivre, pour t’apprendre comment ça marche ici. Tu vas ramper pour avoir des aides, remplir des piles interminables de dossiers, engraisser un nombre incroyables d’intermédiaires censés attester de ton sérieux et de ta préparation à être un aventurier de l’entreprise. L’aventure de l’entrepreneuriat en France c’est tout le monde à la queue-leu-leu avec son gilet jaune.

(Tout ça vise en réalité à écrémer pour ne garder que ceux qui ont les moyens de poireauter des années avant de commencer à vendre un truc, histoire d’être sûr qu’on est entre nous, hein, en même temps que le processus te prépare à ce qui t’attend une fois que tu auras pignon sur rue, je veux dire la vraie réussite : ronronner au pied des politiciens pour conquérir des marchés avec leur aide, et faire des dossiers pour continuer à siphonner le fric de l’Etat à coups de CICE. Ta récompense ce sera de plastronner dans la presse pour vanter les miracles de l’entrepreneuriat French Tech.)

Bref le résultat de 40 ans de libéralisation, c’est qu’on se fade à la fois l’horreur du néolibéralisme ET les inconvénients hérités du capitalisme dirigiste à la papa (corruption rampante, bureaucratie foldingue, difficultés à déménager alors qu’on t’exhorte sans cesse à le faire), sans plus avoir aucun des avantages théoriques des deux systèmes.

Je lisais aussi je ne sais où que pour 80% des Américains (ceux hors tech / pharma / finance, ceux hors des centres urbains), les Etats-Unis sont un pays en voie de développement. Je pense qu’on va vers là, en France, je veux dire encore plus nettement qu’aujourd’hui. C’est clair qu’il y a deux circuits. Les villes sont en train de se réinventer sur le modèle de Paris : flambée des prix de l’immobilier, exfiltration des pauvres, happy few productifs, diplômés et écolos intra-muros, qui ne voient pas pourquoi tout le monde ne vit pas comme eux (et qui, parallèlement, ne voient pas pourquoi ceux qui se plaignent du coût délirant de la vie urbaine ne partent pas à la campagne).

Bref. Je ne sais même pas où je veux en venir. On va en chier, voilà tout.

ø

Photo : Didier Duforest

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La discipline

Posted by on Mai 4, 2017

Retrouvée à l’instant au fond d’un tas de vieilles notes importées d’un précédent ordinateur, quelques règles de vie que j’avais voulu me donner il y a cinq ans, quand tout allait si mal, et auxquelles il serait sans doute bon de revenir.

1. Vivre avec témérité, créer avec insouciance
2. Un compromis temporaire est toujours préférable à l’inaction.
3. Finir ce que je commence, quel que soit le prix.
4. Maintenant est toujours le meilleur moment. Pour tout.
5. Tout peut attendre (sauf les amis).
6. Personne ne remarquera mon génie si je ne me racle pas la gorge.
7. Ne m’encombrer de rien qui ne soit strictement nécessaire ou magnifique.
8. Même divertissant, même rémunérateur, le travail n’est qu’un moyen.
9. Pour vivre : sortir de mon bureau, sortir de ma tête
10. L’objectif, c’est tout de même l’écriture.

ø

Photo : ruler tracings, par danjo paluska

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Kimchi Overdose vol. 2

Posted by on Avr 26, 2017

Mieux vaut tard que jamais !

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La vendetta

Posted by on Mar 28, 2017

En janvier le Monde Diplomatique titrait « Mon voisin vote Front National ». Il était question d’urbain en exil dans la France profonde, je me suis senti concerné, surtout par le passage sur le ressentiment suscité par les cadres qui viennent s’installer dans les plus belles maisons et ne s’intègrent pas, à proprement parler. Depuis ça me trotte dans la tête, cette histoire de voisin.

J’habite dans une station balnéaire et ma rue est tellement vide en hiver que je ne suis même pas tout à fait certain d’avoir des voisins, excepté les poivrots du bar d’à côté. Il faut entendre fuser les rires gras quand je passe à vélo devant eux, en rentrant chez moi le soir. J’incarne vraisemblablement à leurs yeux le connard de bobo sur lequel ils dirigent leur venin, à un moment où à un autre de la journée (l’ironie de la situation étant que nombre d’entre eux se déplacent aussi à vélo en attendant de récupérer leur permis). Ils pensent sans doute que je les snobe, et de fait je ne suis jamais rentré dans le bar, en bientôt quatre ans de voisinage. Le problème c’est que j’essaie désespérément de ne pas redevenir fumeur et alcoolique, et surtout que je serais totalement incapable d’y socialiser, incapable de participer à la conversation ou de lancer des blagues à la cantonade ou que sais-je, et dans ce cas autant rester chez soi. Du coup j’habite à côté, mais dans un sillon parallèle qui ne croise jamais le leur. Avec mon vélo je suis toujours à contretemps, seul sur la petite route qui longe la 4 voies couverte de bagnoles. Seul sur la plage le matin et seul la nuit à l’ordi, dans le silence de la maison.

(suite…)

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Pourquoi le cycloféminisme concerne tout le monde

Posted by on Mar 8, 2017

Par Julie, mécanicienne cycle

Imaginez un monde dans lequel vous êtes vulnérable. Imaginez un monde où vous êtes l’exception, pas la règle. Imaginez un monde où votre parole et vos actes comptent moins.

Je suis une femme. Je vis tous les jours dans ce monde là. Si vous êtes un homme, vous n’avez aucun moyen de comprendre ce que je ressens… mais vous pouvez en avoir un aperçu en montant sur un vélo et en roulant en ville.

Insultes, agressions verbales, menaces physiques sont le lot quotidien d’une femme qui circule dans la rue. Selon une étude réalisée en 2004 [Violences dans l’espace public, Florence Maillochon] 13% des femmes interrogées disent avoir été victimes de violences dans l’espace public. Une autre étude est en cours dont les résultats paraîtront en 2017, il est à craindre que ces agressions n’aient augmenté en 12 ans.

Circuler en vélo vous expose quasiment à la même violence, de la part des usagers motorisés. Ils vous mettent délibérément en danger par leur comportement sur la route, ils vous insultent, ils vous menacent.

La ville est conçue pour les hommes et les automobilistes.

Le Journal du CNRS a publié un intéressant dossier sur les études de genre dont trois articles sur l’urbanisme.

J’ai surtout apprécié “les filles, grandes oubliées des loisirs publics”. Dans une étude menée dans l’agglomération de Bordeaux, Charline Zeitoun nous rapporte que deux fois plus de garçons que de filles utilisent les équipements culturels publics.

Le géographe Yves Raibaud ne dit pas que des bêtises (même s’il s’attaque à la ville durable et aux mobilités actives, dont le vélo fait partie.) et tire une conclusion analogue : la rue est conçue pour les hommes et pour les automobilistes.

Parmi les usagers de la route, c’est en effet l’automobiliste qui est au sommet de la chaîne alimentaire. Evidemment, cette proportion varie selon la densité de circulation des villes et l’endroit où on pédale, mais même dans la presqu’île centrale de Strasbourg, réputée pour sa part modale cycliste de presque 20%, les véhicules motorisés occupent un espace qui leur est toujours largement dévolu au profit des autres usagers.

En tant que cycliste, par conséquent, non seulement vous serez le maillon faible si vous vous risquez dans la circulation automobile, mais surtout, on vous reprochera souvent votre comportement. Si vous êtes renversé par un automobiliste et que vous êtes blessé, c’est de votre faute. Vous n’aviez qu’à faire attention. Vous n’aviez qu’à rester à votre place. Vous n’aviez qu’à porter un casque et gilet fluo.

Quand une femme témoigne d’une agression sexuelle dans la rue, elle recevra exactement le même genre de commentaires : pourquoi se trouvait-elle dehors à une heure pareille ? Elle n’avait qu’à faire attention. Elle n’aurait pas dû boire. Elle n’aurait pas dû rester seule. Elle n’aurait pas dû s’habiller de cette façon.

La violence envers les femmes comme celle envers les cyclistes est minimisée, rarement verbalisée, et encore moins condamnée. Un lobbyiste automobile utilise les mêmes éléments de langage qu’un masculiniste. Il suffit de lire certains comptes twitter (auquels je n’ai absolument pas envie de faire de la publicité) pour s’en rendre compte.

Le traitement médiatique de la violence conjugale a d’étranges points communs avec celle des accidents qui impliquent un véhicule motorisé et un cycliste. On y croise autant de voitures folles que de maris souffrant de passion amoureuse destructrice.

Pour ne pas s’attarder sur ce triste constat, voici quelques moyens de luttes contre le carsplaining (brillante expression anglophone trouvée ce matin sur twitter qui désigne une personne qui ne fait jamais de vélo mais qui explique aux cyclistes la sécurité routière, à l’instar du mansplaining, ou mecsplication dont je n’ai pas besoin de vous donner la définition.)

S’activer.

S’approprier la route en roulant entre femmes, comme le collectif des parisiennes Les Zimbes. Cherchez en un dans votre ville ou bien créez le ! Il suffit d’un groupe Facebook et de quelques femmes qui se déplacent en vélo pour former une masse critique féministe.

Afficher les comportements dangereux des automobilistes à l’aide de vidéos militantes et humoristiques comme le Youtuber 50 euros.

Au quotidien, comme des dizaines de cyclistes, témoigner à l’aide de photos sur les réseaux sociaux en interpellant les élus, les responsables des voiries, les services publics de l’incivilité des conducteurs de véhicules motorisés, en signalant les infrastructures dangereuses.

Plus largement, s’engager dans une association qui milite pour une pratique inclusive du vélo (par exemple, les ateliers d’auto-réparation du réseau l’Heureux Cyclage) ou qui réclame davantage d’infrastructures sécurisées (Le site de la Fédération des Usagers de la Bicyclette est un bon début pour trouver la plus proche de chez vous). D’ailleurs ces deux réseaux ont besoin d’adhérents (= de cotisations :-/) car le gouvernement a gelé leurs subventions 2016.

Briser le plafond de verre

À l’instar des femmes qui ne sont pas considérées comme des expertes dans leurs domaines de compétences, qui à compétences égales gagnent moins que leurs collègues masculins et qui sont de façon générale souvent supplantées par des hommes, les salarié-es qui utilisent leur vélo pour se déplacer ne sont pas pris-es en considération dans l’entreprise. Le vrai cycliste, c’est, à la rigueur, celui qui enfile du lycra le dimanche pour aller faire une course avec ses collègues…

Demandons des installations sanitaires pour nous doucher à l’arrivée au travail si nous en avons besoin. Faisons installer des parkings vélos sur notre lieu de travail. Proposons une flotte de vélo d’entreprise en faisant valoir les avantages fiscaux. Réclamons l’indemnité kilométrique vélo à notre employeur, pour le principe, parce qu’on y a droit.

Dégenrer

Sur un vélo, la différence entre les cyclistes ce n’est pas leur genre, c’est leur façon de rouler : conduite sportive, vélotaf, petit trajet entre le métro et la maison, balade du week-end, cyclotourisme, transport utilitaire ou familial.

Arrêtons de parler de vélo pour femme ou de vélo pour hommes. Cette qualification est sexiste car elle sous entend que les femmes ne pourraient pas rouler sur un cadre droit, et qu’un homme qui choisit un cadre ouvert n’est pas viril. Dirait-on du Velib qu’il est réservé aux femmes en raison de son cadre ouvert et de son panier avant alors qu’il est emprunté quotidiennement par des centaines d’hommes qui n’en perdent pas pour autant leurs attributs virils et qui le trouvent extrêmement pratique ?

Au lieu de donner un genre au vélo, faisons comme les allemands, et donnons des noms aux cadres : cadre ouvert, cadre droit, cadre diamant. Utilisons ces noms dans notre langage courant.

Boycottons les marques et les revendeurs qui divisent encore leurs vélos selon le genre et expliquons leur notre point de vue. N’achetons pas systématiquement de vélo rose en plastique à nos petites filles alors que les petits garçons ont droit à des vélos plus performants, plus solides et mieux équipés dans la même tranche d’âge.

Un dernier mot pour mes copains cyclistes qui se plaignent de ne pas arriver à motiver “madame” à monter sur un vélo. Foutez nous la paix. Ne nous libérez pas, on s’en charge (en intégrant en majorité les vélos écoles pour adultes, par exemple). Notre corps, notre choix.

ø

Un texte inspiré par la lecture de l’article “Ride like a girl” et de “Femme et cycliste, la double peine

Entre temps, Julie a ouvert un blog consacré au vélo : Après de ma selle

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L’armistice

Posted by on Jan 23, 2017

J’ai tout le temps envie de fumer, mais sitôt que je craque, je suis déçu. C’est dégueulasse, sans intérêt, et après il me faut trois jours à patauger dans le brouillard pour me désintoxiquer, à tout trouver nul à chier. Un mois plus tard tout recommence, le même cinéma. Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce que je cherche ? Qu’est-ce que je regrette exactement ? L’autodestruction joyeuse et insouciante ? La jeunesse ?

Pourtant à 15 ans j’étais persuadé que mon pic ce serait maintenant, entre mes 30 et mes 35 ans, une fois que je me serais enfin extirpé de mes réflexes de provincial, une fois que j’aurais dompté ma colère et trouvé des semblables. C’était la perspective qui me rendait tout supportable, notamment les échecs sentimentaux. A 30 ans, à n’en pas douter, l’âge aurait apporté une certaine gravité à mon visage poupin, et en plus d’être enfin beau je serais devenu serein, parce que d’ici là j’avais bien le temps d’avoir lu tous les livres. Avec tout ça j’allais nécessairement rencontrer l’amour, à un moment ou à un autre. Des enfants ? Avec joie. Pas d’inquiétude, puisque je serais devenu si sage.

(suite…)

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Encore une lettre

Posted by on Jan 10, 2017

Salut !

J’avais vu passer l’article du Diplo mais je n’avais pas encore eu le courage de le lire, merci de m’avoir donné le courage qui me manquait. Je peux confirmer de première main l’état de déréliction de la France profonde dès qu’on sort des centres urbains (ou des stations balnéaires). Les services de l’Etat qui ferment, les boîtes qui ferment, les maisons défoncées, les zones commerciales interminables où des hordes de gens achètent des merdes (et après ils pensent que les petits commerces de villages ferment faute de places de parkings).

Après je confesse que même ici, je fréquente surtout des urbains en exil avec qui nous sommes globalement d’accord. Je soupçonne certains d’avoir été séduits par Macron, mais je doute de connaître des frontistes – quoi qu’en fait, j’en sais rien (à part les gendarmes, mais eux c’est clair qu’on ne les invite pas à l’apéro). C’est parce que comme le dit l’article, c’est surtout une question d’entre-soi et de haine de classe, disons au moins d’inconfort – on sent bien qu’on n’a pas grand chose à se dire, avec les autres, ceux qui ne voyagent pas, ceux qui préfèrent les maisons neuves et les lotissements, ceux qui vouent à Paris une terrible haine sans y avoir jamais mis les pieds. C’est même pas tant une question de fric qu’une frontière invisible entre eux et nous, et qui leur fait acheter des 4×4 à crédit et juger mon vélo arrogant. Je ne sais pas si tu avais lu un article de Laurent Chambon qui parlait de la « classe tatouée » aux Pays-Bas mais c’est tout à fait ça. Disons : la communication est impossible parce que je porte sur ma gueule que je suis un « parisien » et eux non. Ils soupçonnent sans doute que je n’ai pas la télé (oui), que je méprise leurs opinions et leurs habitudes (non), que je balaierais tout ce qu’ils ont à dire avec de grandes phrases imbitables (sans doute).

Ma conviction désormais c’est qu’il n’y a rien à dire. Notre première impulsion c’est d’utiliser le langage pour convaincre parce que ça nous semble évident, mais ça devient surtout un nouvel instrument de domination, d’autant plus pernicieux qu’il est difficile de le contester sans passer pour un abruti. Pour le placer en leurs termes, les vrais gens en ont ras-le-cul que des Parisiens ignorants des réalités leur expliquent ce qu’il faut penser et comment mener leur vie, et je suis bien obligé de leur donner raison, parce qu’objectivement la classe dominante (culturellement, économiquement, politiquement) à laquelle j’appartiens vient de passer trente ans à concentrer dans les villes les richesses du pays, majoritairement au bénéfice de ses propres enfants, pendant qu’on expliquait aux autres que tout cela était merveilleux et qu’ils n’avaient que leur gueule à fermer. C’est tout à fait le discours du Front National, et il fait mouche.

Ma conviction c’est qu’au lieu de parler, il faut faire, désormais. Militer à l’ancienne pour faire revenir les bureaux de poste et les écoles, faire sortir les gens de l’endettement, empêcher les usines de fermer et les incinérateurs d’ouvrir, que sais-je, et au fond peu importe, tant qu’on sort de notre logique de développement personnel et de pureté individuelle, et qu’on fait quelque chose pour la communauté. Ca ne marchera pas, de toute façon ce pays va manger de la merde pendant vingt ans et ma presqu’île sera bientôt sous l’eau (je me félicite d’avoir une maison sur un promontoire, si je vis assez vieux j’aurai la chance de vivre sur une île), mais c’est ça ou le désespoir et la honte. Parce que si les valeurs de gauche, les convictions humanistes et universalistes, etc., ça veut seulement dire manger bio et faire du vélo et lire deux romans par an et maudire le peu de sens du sacrifice des autres, ben j’en veux plus, et je ne m’étonne guère qu’elles ne séduisent plus grand monde.

Bref, je m’égare.

[Contenu informatif, promesse de retrouvailles prochaines et d’envoyer bientôt mes voeux]

M.

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Les Lettres Prussiennes

Posted by on Déc 17, 2016

berlin

Les Lettres Prussiennes sont un blog épistolaire et bilingue rédigé à quatre mains avec mon ami berlinois Frédéric Valin.

L’idée est née lors d’un séjour Berlin en février 2016, le projet est revenu sur le tapis en juin, avant de se concrétiser fin novembre : il s’agit de tenter de comprendre un peu ce qui se passe en ce moment en France et en Allemagne, tout en entretenant mon allemand et Frédéric son français. Nous écrivons chacun un mail par semaine dans la langue de l’autre, que nous traduisons ensuite dans notre propre langue.

En plus de constituer une saine gymnastique intellectuelle, ça nous oblige à être concis et à clarifier notre pensée, ce qui n’est jamais mauvais.

Pour commencer, la première lettre est ici.

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En cherchant bien

Posted by on Nov 16, 2016

Hier, @temptoetiam a résumé la pensée et le désarroi d’à peu près tout le monde. Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?

Une fois passée l’envie de hurler, une fois mis de côté les remords de ne pas s’être réveillé plus tôt, une fois ravalée l’envie d’engueuler la terre entière, il y a quand même quelques éléments de réponse.

Je pense qu’il faut qu’on recommence à se parler, pour au moins nommer l’horreur béante qui s’ouvre devant nous. Je n’ai pratiquement plus de discussions honnêtes, même avec des amis de vingt ans. C’est comme si on avait tous honte de ce qu’on est devenu, honte de s’être encroûté, d’avoir vieilli et renoncé, honte d’avoir laissé faire, alors pour passer le temps on se cache derrière les menues difficultés de la vie parentale, les histoires de boulot et de logement, voire d’impôts. C’est plus possible.

Parlons-nous, reconnaissons qu’on est flippés, à raison, que l’heure n’est plus au cynisme. Ce sera déjà un premier pas.

Pour la suite, je me permets de laisser la parole un instant à mon éloquent ami Roger Nuisance :

« En même temps je trouve que la situation se simplifie très vite. On est aujourd’hui en mesure de proposer des moyens d’aide à la décision dont on ne disposait pas dans les années 90. Par exemple : dans les livres d’histoires du futur, tu veux être dans quel camp : les mecs qui laissent crever des dizaines de milliers de personnes, les entassent dans la boue, et les traitent de tous les noms, ou les mecs qui leur apportent à bouffer ? 

Là c’est simple. Je pense que l’action est simple.

Je pense de plus en plus que l’action entraîne un monde avec elle : elle implique de nouveaux problèmes qui peu à peu te prennent plus de temps et ca progresse comme ca. »

Il reste des gens qui font. Qui organisent les grèves, qui dénoncent le racisme omniprésent, qui triment dans les refuges pour sans-abri, les banques alimentaires, les camps de réfugiés. Ils ne diraient sans doute pas non à notre aide. Allons les rejoindre. Rentrons dans le circuit, et je pense qu’assez rapidement le problème ne sera plus de nous trouver des causes.

(Et si on a de l’argent plutôt que du temps, on peut le donner quand même – à la Quadrature du net, aux Restos du Coeur, au Planning familial, au Secours populaire, que sais-je.)

Vers qui aller ? Je ne sais que vous dire, c’est pas les bons combats qui manquent. Dans ma province rance et lisse, on voit surtout l’urgence écologique, et puis la pauvreté qui progresse. En ville je me dis que l’urgence ce sont plutôt les sans-abri et les réfugiés, mais franchement je n’ai pas de conseils à donner.

Il y a le risque, surtout dans les trucs plus ou moins labelisés écolo, de tomber assez vite sur des gens versant dans l’obscurantisme new age, le conspirationnisme, voire le confusionnisme. C’est vrai et c’est inquiétant, faites gaffe.

(Néanmoins, je propose que pour une fois, et quoi qu’ils fassent parti du folklore et de la tradition militante, les concours de pureté idéologique et les engueulades homériques où tout les présents s’entre-traitent de fascistes soient relégués au second plan, un temps au moins.)

Oh, et : Sécurisez un minimum votre équipement informatique, et puis lisez le Guide d’autodéfense numérique. C’est long, ça a l’air complètement parano, mais c’est une lecture salutaire, tout comme celle du Guide du manifestant. On est dans un pays qui s’est offert des infrastructures de surveillance de grande envergure, où les policiers ont la matraque facile et où leurs faux témoignages ne sont pas poursuivis, où on peut se trouver mis en examen et sous contrôle judiciaire pour avoir tenté d’emmener trois réfugiées à la gare. Protégez-vous.

Je ne sais si tout ça nous rapprochera d’une société plus juste, libérée du salariat, du carnisme, de la bagnole et de l’hétéronormativité, hein, mais c’est un début.

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Rien

Posted by on Nov 6, 2016

Camarade,

J’essaie de faire sens de tout ce qui se passe mais je n’y arrive pas. Les manifs de flics cagoulés et armés, les milices de fachos dans les rues de Bordeaux (mais ça va, ils ont une page FB « rassurante »), la trahison permanente du PS, l’eau qui monte, la surenchère raciste grotesque de la primaire de droite – sérieusement j’attends celui qui proposera qu’on interdise le voile aux chiottes ou que sais-je – et puis Fillon à la télé qui dit « Pas de repentance sur l’esclavage », au milieu d’une quantité invraisemblable d’horreurs et d’énormités, mais bizarrement les gros titres du lendemain c’est quand quelqu’un ose lui dire qu’il est raciste -, et l’étau de la surveillance électronique (coucou les gars) qui oblige à peser ses moindres paroles, même privées, la Hollande et la Pologne et la Hongrie et la Turquie qui nous donnent un aperçu, dans l’ordre, des prochaines étapes qui nous attendent – bref, je ne comprends plus rien.

Dans 3 semaines je retourne à Berlin pour me changer les idées, fumer des cigarettes et me décider pour savoir si on pourrait y vivre ou non. Là non plus je ne sais pas. C’est cool, presque trop pour être honnête, il y a une école pour mes enfants, on aurait les moyens d’avoir un appartement décent et un atelier, bref il y a une vie possible pour nous. Moi je serais heureux, [mon fils] aussi, je pense (il est heureux partout). [Ma compagne] et [ma fille] je ne sais pas – [ma fille] a passé toute sa vie ici, elle panique au moindre changement ou dès qu’elle ne comprend pas absolument tout ce qui se passe, et en même temps ça lui ferait du bien de sortir un peu de ce bled mortifère.

[Ma compagne] voudrait être convaincue que ce sera mieux, qu’on ne trouvera pas en arrivant une merde similaire à celle qu’on laisserait derrière nous, avec en plus une nouvelle langue à apprendre, des amis à se refaire, etc. Je le crois mais je ne peux pas le certifier, c’est difficile de séparer l’attrait de l’exotisme des choses réellement enviables.

Vu d’ici, je suis d’abord jaloux du militantisme honnête et droit, très premier degré, des Allemands, qui me paraît moins usé, moins amer que le nôtre. En France on ne peut même plus croire à des choses aussi simples que l’antiracisme, qui est devenu un outil de préservation de la bonne conscience de vieux franchouillards (je trouve incroyable la rapidité avec laquelle « islamo-gauchiste » est devenu une invective répandue et acceptée, proférée par tout le monde, du FN aux éditorialistes en passant par Valls). Tout est tellement foutu que les gens avec un reste de conscience politique préfèrent se réclamer d’une écologie de salon matinée de spiritualité new age, fondamentalement obscurantiste, plutôt que d’institutions définitivement décrédibilisées comme des partis politiques ou des associations. Je ne fais pas exception. Les militants qui restent sont victimes d’une répression policière qui ne choque personne, au contraire, elle fait rire, parce que qu’il s’agit nécessairement de « bobos » que tout le monde est bien content de voir punis – on en est quand même arrivé au point où des gens avec un pavillon et deux bagnoles traitent de bourgeois ceux qui vivent dans des appartements minuscules et se déplacent en transport en commun.

Il y a bien quelque chose de vrai dans cette haine de classe instinctive et apparemment irrationnelle : les pauvres sont bien conscients qu’ils sont en train de se faire avoir, et ils dirigent leur ressentiment vers ceux qui n’ont pas encore été rattrapés par le déclassement. Les vieux sont dans l’incompréhension totale parce qu’ils refusent de voir à quel point la vie est plus dure pour les générations actuelles qu’elle ne l’était pour eux au même âge – tant qu’ils ont leurs 4×4 et leurs barbecues et leur aquagym et que rien ne fait baisser le prix de leur maison, le monde peut bien s’effondrer. Et d’ailleurs il s’effondre.

Et en même temps personne ne veut admettre que le modèle de normalité que les gens ont en tête – le plein emploi, le pavillon et les deux bagnoles, justement, la famille nucléaire et productive, l’ordre, l’industrie triomphante, bref le giscardpunk – que cette société-là ne reviendra plus, n’a sans doute jamais existé autrement que comme horizon, et n’a de toute façon jamais été souhaitable. Alors peut-être qu’il serait temps de se donner d’autres ambitions. On pourrait reconnaître que l’histoire de ce pays, ses torts, leurs conséquences parfois inattendues, font partie de son identité. On pourrait regarder les choses telles qu’elles sont et avancer, au lieu de se replier sur des « valeurs » sans intérêt (gastronomie), voire dangereuses (gauloiseries).

Ici, au Disneyland des vieux chasseurs, on devait accueillir des réfugiés de Calais dans un centre de vacances. C’était temporaire mais tout le monde était déjà en train de flipper (voir ce reportage édifiant pour avoir une idée). A peine arrivés, au milieu d’engueulades publiques consternantes entre mairie, préfecture, et gens chargés de l’accueil, eh bien ils se sont enfuis, les réfugiés. Ceux-là même qu’on accuse de venir nous voler notre pain, nos maisons et nos hôpitaux, ils ne rêvent que d’aller ailleurs.

Je suis chaque fois surpris de constater à quel point la légende nationale à base de résistance, d’universalité des droits de l’homme et de philosophes imbittables est vigoureusement implantée.

Quand je parle de l’Allemagne (parfois avec des étoiles dans les yeux, il est vrai, parce que je revois mes 16 ans), je suis également surpris de voir à quel point les gens, jeunes ou vieux, sont prompts à sortir des blagues à base de nazis / casques à pointe, voire à demander aux Allemands de ne pas la ramener.

Ils semblent sincèrement persuadés que la France était du côté des vainqueurs en 45. Collaboration ? Connaît pas. Quelques pommes pourries. Le coeur de la Frrrrrance est resté pur, monsieur ! Alors que les Allemands ne la ramènent pas ! L’Algérie ? Ils n’étaient pas si malheureux ! Halte à la culpabilisation de notre beau pays.

Le plus délirant est que tout le monde applaudit tandis que les gouvernements successifs démantèlent les uns après les autres les restes du programme du conseil national de la résistance – archaïsmes ! Assistanat ! Gauchisme ! Or le compromis arraché par le CNR, c’était justement que les industriels et les possédants abandonnent quelques miettes de leur pognon pour payer la sécu et les MJC, mais aussi, en dernière analyse, les putains de 4×4 et les maisons de vacances.

Le sentiment qui domine, décidément, est celui de m’être radicalisé sur internet.

Hier j’ai lu un article assez passionnant sur une série de docus à propos d’ermites. Il y avait un passage qui sonnait très juste sur le fait que nous nous sentons de plus en plus acculés à sortir de la société (le fantasme de la maison passive, de l’auto-suffisance, de la cabane de Thoreau).

Et en même temps, tel Thoreau qui amenait son linge à laver à sa mère, je rêve, d’un même élan, de jeter mon iPhone et d’en acheter un nouveau, de partir vivre sur un voilier et dans une métropole, de faire du kite surf et de faire quelque chose.

C’est l’impasse de tous les côtés, nos options c’est collaborer et fermer sa gueule ou tout foutre en l’air et partir dans les Cévennes, mais dans tous les cas nous sommes acculés à l’individualisme.

Ce qui est difficile, c’est de savoir si ça vaut la peine de rester, d’essayer de faire quelque chose, ou si c’est voué à l’échec (je veux dire à l’échec complet, sur toute la ligne, sans même l’impression d’avoir lutté pour la bonne cause), auquel cas il ne me resterait plus guère qu’à me replier sur mes gamins et ma table de sérigraphie – et si c’est ça, qu’est-ce qui me retient vraiment ici ? Si je trouve tout et tous cons à pleurer, est-ce que je ne ferais pas mieux de respecter l’ordre des choses, d’aller vivre en ville au milieu des bobos mes semblables, et de revenir au bord de la mer pendant les vacances, de sorte que mes excentricités deviendraient parfaitement tolérables ?(Regarde-moi ce con de Parisien sur son vélo ! Rhalala.)

Et encore tant de choses à dire sur Paris et Berlin et les fanzines et les livres que j’ai lus cet été et les rares films que j’ai eu le temps de voir depuis, mais je t’ai déjà assommé sous les récriminations.

[Banalités, salutations d’usage et photos d’enfants qui rient]

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Photo via @RomainHG

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