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Pourquoi

Posted by on Juin 29, 2018

Les gens ne comprennent pas pourquoi on part.

Ici c’est tout à fait la France comme elle aime à s’imaginer. Un marché pittoresque, des vieux chasseurs rougeauds avec un abonnement fréquence chez le cardiologue, quelques enfants, des jardins manucurés, des pauvres dignes et silencieux, une multitude de SUV, la promenade sur le front de mer, une peur panique des événements. Surtout, surtout, qu’il ne se passe rien. Ou alors, que ça se passe loin d’ici.

La grande ville c’est la pollution le bruit les arabes. L’espace public, le danger. On est si bien ici. Ben justement non, moi ça m’étouffe, tout ça. Ca me rend dingue, de vivre dans un parc d’attractions pendant que les gens crèvent autour, justement moi ça ne me soulage pas de me dire que tout ça se passe loin de chez moi, que je n’y peux rien, que ça n’est pas sous mon nez. À l’abri on le sera toujours bien assez – à vrai dire je ne me sens pas à l’abri, seulement à l’écart, parce que rien n’est à l’abri de ce qui vient. Ce ne sont pas les malheureux murets qu’ils montent sur la côte qui les protégeront de la montée des eaux, ce ne sont pas les gesticulations commémoratives qui les protégeront du fascisme. C’est idiot mais je ne suis guère rassuré par le fait qu’ils s’organisent déjà en milices de voisins vigilants, qu’ils ont tous déjà des fusils, et qu’ils les sortent déjà absolument quand ils veulent, période de chasse ou non.

Donc oui, on s’en va. Moi j’étais venu à la mer pour écrire, pour être au calme, pour apprendre à naviguer et à bricoler, que sais-je. Je pensais que de là, la soif s’éteindrait d’elle-même, en gardant la tête suffisamment longtemps dans le seau de confort. Mais non.

On a rencontré des gens super. J’ai appris plein de choses. Les pic-nics à la plage c’était bien, courir sur la falaise aussi. Surtout j’ai réussi à faire la paix, au bout du compte, avec la somme de mes échecs et le sentiment de ne pas avoir été un bon fils. C’est pas si mal.

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Photo : Gilles Ollivier

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La paternité

Posted by on Avr 16, 2018

sèche-biberons

Ca fait trois romans que je lis (Purity, 2666, A Fraction of the Whole – spoiler alert, tout ça), tous de nationalités différentes mais où un curieux schéma se répète à l’identique : un jeune homme – sympathique, intelligent, peut-être un peu naïf et sentimental – tombe amoureux d’une jeune femme qui s’avère totalement déséquilibrée. Ils mènent une vie chaotique et marginale, le personnage masculin se soumettant aux excentricités toujours plus problématiques de sa compagne. Un beau jour, elle annonce être enceinte. Stupeur, panique. Peu de temps après avoir accouché, elle disparaît, dans des circonstances globalement tragiques, comme si, une fois son devoir accompli, elle avait fini par se laisser tomber dans le précipice au bord duquel elle chancelait depuis toujours.

L’histoire nous est rapportée du point de vue du jeune homme, auquel on s’identifie – on ne saura rien de ce qui se passe dans le crâne de la folle, car en réalité elle tient plus de la péripétie que du personnage. Elle était là pour donner un nouveau problème au héros : la paternité. Et elle est obligée de quitter la scène sitôt qu’elle a pondu, car sinon il est évident que notre héros, pour lettré et sympathique qu’il soit, ne se préoccuperait guère du sort de son enfant, disons uniquement de manière tangente. Ce n’est pas que l’enfant lui serait indifférent, c’est seulement que ses autres problèmes, ses vrais problèmes, son livre ses névroses ses ambitions, ne lui laisseraient guère l’occasion d’y penser.

Il y a quelques mois, un podcast d’Arte Radio s’était intéressé à la question de la répartition des tâches ménagères au sein du couple, surtout une fois qu’on a des enfants, lorsque les considérations logistiques deviennent pressantes. Tout ce qui est dit dans l’émission est juste, mais j’ai été particulièrement intéressé par deux choses : d’abord le retour chez soi après l’accouchement – ce moment où, le congé paternité terminé ou quelque « gros projet » réclamant décidément son attention, le père retourne travailler et laisse la mère avec les couches et les biberons. C’est ce moment où un fossé se creuse, où s’installe la dynamique de la mère experte et du père incapable, qui ne s’occupera pas volontiers des enfants parce qu’il ne sait pas y faire et parce qu’on lui reprochera son inanité et sa nonchalance lorsqu’il aura des velléités de s’y mettre.

Ensuite et surtout, il y avait dans le podcast l’interview d’un type qui a accepté de partager les tâches ménagères avec sa compagne, après moult tractations. À la fin, la question vient de savoir ce que ça lui apporte, de faire sa part. Il réfléchit un peu et répond, en substance : ‘Rien, que des contraintes. Bon peut-être que je suis un peu plus proche de ma fille’.

Et voilà donc ce qui était disponible comme exemple de type à peu près décent (quoique renâclant).

Quand mon fils est né j’étais salarié, mais j’ai eu la chance d’avoir un chef qui a toléré sans broncher et pendant des mois que je vienne travailler aux heures qui me chantaient, du moment que j’effectuais les tâches qu’il m’avait confiées. Quand ma fille est née j’étais redevenu indépendant, et globalement je n’ai pas beaucoup travaillé dans l’année qui a suivi. Je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à accomplir tout ce que je voulais, pourquoi tout prenait un temps et une énergie folles, alors même que j’avais le sentiment de me tuer à la tâche.

Dans les romans dont je parlais plus haut, les pères sont toujours aimants mais empotés, fondamentalement encombrés par une tâche qui n’est pas la leur mais qu’ils acceptent par sens du sacrifice. Comme Dugenou dans le podcast qui finit par faire les courses pour faire la preuve de sa grandeur d’âme.

Je voudrais donc m’adresser aux pères de ma génération : effectivement, ça n’apporte rien à personne de faire les courses et de passer l’aspirateur. À vos compagnes non plus, rassurez-vous, vous ne leur volez rien. Par contre, plus que partager les tâches ingrates, les considérer comme les vôtres, ça vous apportera une compagne qui a le temps et l’opportunité et l’énergie de se consacrer à ses propres projets hors du foyer et des enfants, et qui ne se muera donc pas progressivement en harpie castratrice de sitcom, ni en folle furieuse de roman dont vous raconterez ensuite qu’elle était déséquilibrée depuis le début. Pensez-y.

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Photo : It takes a village …………………and a whole lot of bottles par Allan Foster

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KOD vol.3 : Teenage Color

Posted by on Jan 29, 2018

J’ai enfin trouvé le temps d’imprimer le dernier numéro de KOD.

Update: Ils sont tous vendus, du coup voici une version PDF si vous voulez le lire.

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Un temple et un labyrinthe

Posted by on Nov 13, 2017

Le marais de The Witness

Intrépides lectrices, intrépides lecteurs,

Deux nouvelles îles sont venues rejoindre Archipel ces dernières semaines.

Dans ‘Le temple aux 5000 vœux’, vous découvrirez les coulisses de mes aventures au Havre – il y a des paradoxes temporels, de l’impressionnisme et une étrange île rouge et cubique.

Et dans ‘Le labyrinthe’, je tente de faire le tour de mon obsession pour The Witness, un jeu incroyablement ambitieux et qui se déroule sur une île tout ce qu’il y a de plus rampaldienne – il y a un cinéma clandestin, des photos d’acides aminés et le sens de la vie.

Bonne lecture.

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Image : le marais de The Witness

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Les flingues du grand-père

Posted by on Oct 31, 2017

Castor's Guns

Tout a commencé un dimanche parfaitement classique de mon adolescence : un déjeuner chez mes grand-parents, dans les tréfonds des Deux-Sèvres, en compagnie de mes parents, mon oncle et mon unique cousin, ainsi que de quelques difficultés à rester éveillé, parce que j’avais regardé des films jusqu’à pas d’heure la veille.

Après les paupiettes et le fromage et les crèmes au caramel et le sorbet aux fraises du potager, n’y tenant plus, je me suis effondré sur le canapé, où je me suis rapidement assoupi. Ca n’a pas duré, parce des exclamations en provenance de l’autre côté de la pièce m’ont bientôt tiré de mon demi-sommeil. Ma famille paternelle n’était guère coutumières des effusions alors forcément je me suis levé pour aller voir, les yeux encore embrumés.

Mon grand-père, le visage aussi dur et grave qu’à l’accoutumée, tenait un coffret en bois dont il montrait le contenu à mon père, mon oncle et mon cousin, qui commentaient assez bruyamment. Je me suis approché et j’ai vu, sidéré, deux revolvers, têtes bêches, et séparés par une rangée de balles, dans du velours rouge sang. Ils étaient splendides, rutilants, le métal vieilli mais toujours brillant, les crosses ornées – en tout cas c’est le souvenir que j’en garde, peut-être que j’exagère un peu. On m’a expliqué leur provenance mais je n’écoutais pas. J’avais l’impression de voir les deux flingues de Nicolas Cage dans Face/Off, ou le contenu de la mystérieuse valise brillante de Pulp Fiction.

Mon grand-père a attendu que mon cousin et moi soyons sortis pour remettre les revolvers dans leur cachette. Mon grand-père adorait les cachettes, il mettait des double-fonds partout.

Quelques années plus tard, en 2000, mon grand-père est mort. Je suis allé aider mon père à vider la maison, où régnait un bordel indescriptible – mes grand-parents avaient connu la guerre, ils ne jetaient rien. A un moment, Papa a dit : tiens, les flingues du grand-père. Il savait où chercher. On n’a pas pris le temps d’ouvrir le coffret, cette fois, mais au moins il m’a réexpliqué : c’étaient les armes de mon arrière-grand-père, gendarme de son état et mort prématurément, dans les années 20. Des revolvers d’ordonnance que mon grand-père gardait par sentimentalisme. Mon père m’a dit qu’il les amènerait à la police pour nous en débarrasser (il n’aimait guère les armes).

Mon oncle ne voulait rien garder de cette maison alors c’est mon père, sentimental devant l’éternel lui aussi, qui a tout pris. Les meubles, les tableaux, le vin, les livres, les photos. Il a tout entassé dans la maison à la mer.

J’ai vidé la maison de mes parents fort peu de temps après, finalement. En 2012. Dans la bibliothèque, derrière les œuvres de Klotz, je crois bien, j’ai trouvé deux flingues dans un sac en papier. J’étais consterné. D’une part parce que Papa avait gardé ces armes pendant des années, là, accessibles, au lieu de s’en débarrasser comme il me l’avait promis. D’autre part parce que les armes ne ressemblaient en rien à l’impression fantastique qu’elles m’avaient faite, quinze ans plus tôt. C’était seulement deux petits automatiques, noircis par le temps et pas très impressionnants. Pas de trace du coffret. Pas moyen de jouer à Castor Troy.

J’ai pris mes flingues dans mon sac à dos, je suis monté dans le bus et je suis allé au commissariat. J’étais embêté mais on m’a expliqué que c’était un cas assez banal. Il y a un formulaire pour déclarer des armes qu’on ne devrait pas avoir, qui offre deux options : les faire « neutraliser » à la manufacture d’armes de St Étienne pour environ 80 euros pièce, ce qui donne le droit de les conserver ou de les vendre ; ou bien en faire don à l’Etat, qui les fait fondre pour en faire du mobilier urbain, notamment des plaques d’égout.

J’ai choisi cette deuxième option, sous le regard consterné des flics qui étaient venus dans le bureau jeter un œil aux vieux flingues de mon grand-père. Pas d’arme chez moi.

Après ça, on est parti vivre au bord de la mer, dans l’ancienne maison de vacances de mes parents. On avait besoin de changer d’air. Mais c’était un peu difficile au milieu de leurs affaires et de celles de mes grand-parents que mon père avaient entassées là. Du coup on a passé cinq ans à trier, virer, trier, virer, respirant un peu mieux à chaque mètre cube déblayé.

Chaque fois j’appelais mon oncle pour vérifier qu’il ne voulait rien conserver des affaires de ses parents, et chaque fois il me disait que non, il ne voulait rien. Avancer, pas de sentimentalisme.

Je ne sais pas si mon père a jamais vraiment compris son frère, ils avaient une assez grosse différence d’âge, mais pour ma part je me sens toujours plus proche de lui à mesure que je vieillis – surtout que je suis bien forcé de réaliser que la vie que je mène, toujours pleine de déménagements et de nouveaux départs et d’ambitions contradictoires, ressemble bien plus à la sienne qu’à celle de mon père. Peut-être aussi que c’est une manière de ne pas me sentir complètement seul et sans racines.

Au printemps dernier on a fait un dernier coup de vide. Objectif enfin atteint : cette fois j’avais réussi à me débarrasser de tout ce que je gardais parce qu’on m’avait toujours dit de le faire – en dernière analyse, par piété filiale, et une piété filiale en pure perte puisque personne n’était témoin de mes dévotions.

J’ai appelé mon oncle pour le prévenir que j’avais donné à Emmaüs la table de bridge et la chaise en acajou effroyablement lourde dont je savais qu’ils lui avaient servi de bureau quand il était adolescent. Je me suis dit que ça l’amuserait, qu’il serait fier de moi, d’avoir réussi à m’extraire de la malédiction du fétichisme familial. Il m’a dit : « Oui, tu as bien fait. Mais tu as gardé les flingues ?
– Quoi ?
– Les flingues, les revolvers d’ordonnance du grand-père. Ils étaient cachés dans l’assise de la chaise. C’est pour ça qu’elle est aussi lourde. »

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Photo : les flingues de Castor Troy dans Face/Off

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La sécurité

Posted by on Oct 13, 2017

Un point rapide sur la sécurité des cyclistes parce que j’en ai assez de me répéter :

Le casque. Le casque cycliste est conçu pour protéger les cyclistes en cas de chute, pas de collision. La norme en vigueur en Europe homologue les casques cyclistes pour un impact d’environ 100 joules, une voiture à 40 km/h c’est à peu près 100 000 joules. Donc mettez un casque si ça vous rassure ou si vous aimez faire du VTT de descente, mais à part ça il ne servira pas à grand chose. Objectivement, et vu la prévalence des blessures à la tête dans les accidents de voiture, ce sont d’ailleurs plutôt les automobilistes qui devraient porter un casque si on se souciait de santé publique.

La vitesse. Le vélo c’est magique : il va si lentement qu’on est obligé de le doubler parce que c’est insupportable de rester derrière lui, mais il va toujours tellement vite qu’on ne l’a pas vu arriver. J’apprécie particulièrement les gens qui ne font pas mystère d’être en excès de vitesse permanent au volant de leur voiture, mais qui trouvent que je vais quand même drôlement vite quand ils me voient passer à vélo, alors que je plafonne à 25 km/h.

Le gilet jaune. Le gilet jaune ne change pas le comportement des automobilistes. Dans certaines conditions (pluie notamment), il peut même rendre moins visible. Plus fondamentalement, ce n’est pas aux usagers fragiles de la route de s’habiller n’importe comment car tel est le bon plaisir des automobilistes. C’est aux automobilistes de faire attention à ce qui se trame autour d’eux, parce que c’est eux qui sont aux commandes d’un engin lourd et motorisé. Ca ne veut pas dire qu’il faut être invisible à vélo, au contraire – mais il y a déjà des réflecteurs obligatoires sur tous les vélos qui remplissent parfaitement leur office, et si on veut faire plus, le mieux est encore de s’équiper de bonnes lumières. Mais…

Les lumières. J’ai des lampes avant et arrière alimentées par des dynamos sur mes deux vélos. Elles sont relativement puissantes (environ 100 lumen – un phare de bagnole c’est au moins 1000), parce qu’il m’arrive de rouler la nuit sur des routes non éclairées. Le jour je les laisse allumées, justement parce que ça me rend plus visible pour les automobilistes. Eh bien ils s’en plaignent. Les vieux me rappellent plusieurs fois par semaine, outrés, que mes lampes sont allumées, comme si j’allais user les piles. D’autres affirment que je les éblouis – la semaine dernière, je ne plaisante pas, un type s’est plaint que je faisais trop de lumière dans une rue dans l’axe de laquelle le soleil était en train de se coucher. Le type s’est plaint que la lampe de mon vélo faisait plus de lumière que le soleil. Je crois pouvoir dire qu’il exagérait un peu, ou bien que le problème est plutôt qu’il préférait ne pas me voir.

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Le Havre

Posted by on Oct 10, 2017

La semaine dernière j’étais au Havre pour un colloque intitulé Imaginaires Maritimes Europe / Asie : récits, réemplois, réécritures. J’ai naturellement parlé de Rampo et de son île Panorama, devant un parterre de gens fort sérieux mais néanmoins charmants, que j’espère n’avoir pas ennuyés.

Vous trouverez ma présentation ici.

Je m’aperçois d’ailleurs qu’il y a eu ces derniers mois deux nouveaux textes sur Archipel que j’ai omis d’annoncer ici : Le Monde Perdu raconte l’histoire des écrivains français en voyage au Japon (il y a Lévi-Strauss qui s’achète un katana), et L’Île-prison parle de Nicky Larson, Columbo et Golgo 13 (il y a du suspense et plein d’images).

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La calvitie

Posted by on Sep 8, 2017

J’ai commencé à perdre mes cheveux il y a longtemps. A 15 ans je voulais seulement qu’ils s’en aillent, ces cheveux de merde que je ne savais jamais coiffer – et voilà que j’étais exaucé. Je me suis trouvé désarmé : la masse de cheveux indomptable et perpétuellement posée sur ma tête avait finie par devenir une identité.

Le problème c’est que je ne suis pas vraiment devenu chauve : j’avais tellement de cheveux au départ que ma calvitie a pris la forme d’une raréfaction, d’un affinement, plutôt que d’une disparition. Du coup avec quelques efforts et sous certaines conditions, je parvenais à avoir l’air, sinon chevelu, disons de quelqu’un avec un postiche convaincant. Un peu comme Nicolas Cage, mettons.

Le reste du temps, si le vent ou la pluie ou la sueur bouleversaient ma mise en pli, j’avais seulement l’air très mal coiffé – l’air de quelqu’un qui devrait admettre enfin qu’il perd ses cheveux au lieu de chercher à cacher la misère.

Il y a quelques années j’ai vu The White Diamond, dont le protagoniste principal était affligé (a) d’une implantation de cheveux étrangement similaire à la mienne et (b) d’un degré de calvitie curieusement fluctuant, qui semblait varier avec les hauts et les bas de son aventure : jeune scientifique ambitieux et exalté, il est parfaitement coiffé ; et dès que les revers s’accumulent, la lumière vient percer avec une cruauté inouïe le mince écran de cheveux qui protège le sommet de son crâne, révélant la supercherie. C’était dingue, on aurait ces pubs où les comédiennes sont soudain maquillées après avoir découvert un nouveau produit miracle

Du coup j’en étais venu à penser que mes cheveux avaient un rôle signalétique, j’étais certain d’arborer un jewfro resplendissant dès que je publiais un truc ou que les affaires marchaient, et un combover pathétique sitôt que je sentais le ridicule reprendre le dessus. Une sorte de thermomètre karmique. Petit à petit je pense que j’en étais arrivé à évaluer 4 à 6 fois par heure le degré de transparence de ma coiffure.

Et puis cette semaine j’ai décidé que ça commençait à bien faire, les conneries.

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L’alcool

Posted by on Août 29, 2017

Le vendredi soir, j’ai retrouvé instantanément toutes les raisons pour lesquelles j’aime boire. Le contact soudain facile avec des inconnus, la verve inépuisable, la soif de danser, d’écouter et de connaître, les petites imprudences sans conséquences, les discussions complexes menées en s’entre-hurlant à l’oreille pour couvrir la musique.

Je n’avais pas mis les pieds dans cette maison depuis 10 ans et j’étais passé à autre chose, mais manifestement tout le folklore était resté là à m’attendre fidèlement : les types fin saouls qui se matérialisent soudain pour offrir des shots de tequila, ceux qui sont perpétuellement en train de rouler des joints ou de les fumer, la sono débile, les parties de baby foot ou de Mario Kart qui se chargent soudain d’enjeux fort graves, tout le monde dans la piscine aux premières heures du jour. Il y avait même d’authentiques jeunes, qui ne savaient sans doute pas lire la première fois où j’ai vidé des cocktails autour de la table à laquelle ils étaient présentement assis – des jeunes, dis-je, 25 ans et tous leurs cheveux, impressionnés par nos vies de vieux, nos années et nos enfants, des jeunes tout à fait intéressants et sympathiques mais manifestement séparés de nous par une frontière indéfinie, quoique composée pour partie au moins de gras abdominal – et tandis que je les regardais danser et se séduire et rire, je n’avais guère d’autre choix que de penser, moi aussi, à mes enfants et à mes années.

Et à l’alcool. Je ne comprends plus bien pourquoi je bois.

Je crois que mes doutes ont commencé au printemps dernier, à Nantes. On était dans un AirBnB entièrement décoré à la gloire de l’alcool. Ricard, sangria, whisky, que sais-je : il y avait des verres, des posters, des vieilles pubs, et tout le nécessaire pour faire boire 15 personnes, dans un appartement de 25 m² dont c’était apparemment l’unique raison d’être.

Plus loin à Nantes il y avait des bars incroyablement sympa partout, des tessons et des bouteilles vides dans tous les coins. Manifestement les gens y boivent partout et tout le temps. Je ne blâme pas spécialement les Nantais, c’était exactement la même expérience à Montpellier, quelques semaines plus tard. A Paris aussi, j’ai été très surpris en prenant le métro en soirée, au milieu de la semaine, et de me trouver entouré de gens bourrés. Et qu’on n’aille pas croire non plus que c’est un problème de jeunes urbains décadents. A la campagne, les caddies des vieux sont pleins de pastis et de whisky de troisième zone en bouteilles de 2L.

Au printemps dernier, j’ai aussi vu Belgica, de Felix van Groeningen, dont une scène m’a particulièrement marqué.

Le film entier se passe dans un bar, le Belgica, d’abord fréquenté par de vieux poivrots et des étudiants soiffards, toute la troupe des nuitards avinés que je ne pouvais que reconnaître, pour lui avoir appartenu du temps où j’étais étudiant ou vaguement journaliste. Bref. Le Belgica décide de monter en gamme, et la troupe des ivrognes se voit bientôt rejointe par des jeunes plus propres sur eux, mais non moins assoiffés.

A un moment, donc, la copine d’un des deux propriétaires du bar lui annonce qu’elle est enceinte. Il est ravi mais elle le détrompe vite : elle n’a aucune intention de garder l’enfant. "Tu crois vraiment que je vais passer encore longtemps mes soirées à t’attendre interminablement pendant que tu sers à boire à ces poivrots ? Qu’est-ce qu’ils font là, d’ailleurs ? Tous les soirs – ils n’ont pas des vies qui les attendent ?"

Pas de réponse.

Le samedi matin, après trois petites heures de sommeil sur un tapis, j’ai pris la pleine mesure de l’étendue de ma daronisation : au réveil j’ai commencé par débarrasser méthodiquement l’immense table de la cuisine, puis j’ai attaqué la vaisselle du dîner de la veille, sous le regard médusé des rares autres personnes levées, à qui je me trouvais en plus contraint d’expliquer le fonctionnement d’une cafetière à piston et d’une cuisine collective. Les jeunes.

Mon devoir accompli, j’ai passé la matinée à discuter de parentalité avec une autre vieille, puis à grimacer en voyant les gens repartir à l’assaut du fût d’IPA dès 11h45.

Je ne voudrais pas donner une fausse impression : la vie de trentenaire conformiste est fréquemment alcoolisée, elle aussi, y compris à 11h45 – les copains viennent manger, il faut beau, on ouvre les huîtres ? Un coup de blanc ! On pique-nique sur la plage ? Le rosé ! Etc. A vrai dire ce qui m’inquiète c’est justement qu’il y a de l’alcool partout et tout le temps, pour tous les goûts et en toute occasion, pour tous les âges et toutes les classes sociales.

Par rapport au tabagisme, il y a tellement peu de réprobation qui frappe la consommation d’alcool que c’est compliqué de comprendre quand on a un problème (et plus encore de s’en sortir une fois qu’on en a pris conscience – incidemment, un thème abordé dans un autre film de Felix van Groeningen, La Merditude des choses).

Évidemment tout le monde trouve les ivrognes pathétiques et se défend de leur ressembler. Mais l’espace qui précède l’ivrognerie bénéficie d’une certaine indulgence, mesurable aux euphémismes couramment employés pour le décrire : bons vivants, fêtards et autres noctambules n’ont rien de très inquiétant.

J’ai passé le reste de la journée de samedi à me traîner comme une loque, tentant plusieurs fois de faire la sieste, sans succès. Parmi les choses que j’avais préféré oublier de mes années de soiffard : le lendemain à remâcher toutes les conversations de la nuit précédente pour identifier le moment précis où j’ai basculé dans le pathétique.

La simple idée de boire me dégoûtait, alors même que je savais parfaitement que la première bière de la journée m’aurait remis en selle. L’alcool, la cause et la solution de tous les problèmes de la vie, disait Homer Simpson. Du coup j’ai regardé les gens qui m’entouraient s’arsouiller gaiement, mais sans participer, ce qui constitua une expérience résolument nouvelle pour moi, et j’oserais dire rafraîchissante.

Sobre au milieu de gens de plus en plus imbibés, j’ai pu confirmer ce que je savais déjà mais que j’avais toujours préféré ne pas constater de visu : les gens bourrés ne sont pas rigolos très longtemps.

Dans l’après-midi, j’avais passé une bonne heure à discuter avec un type charmant et vif, qui m’avait raconté comment il avait plaqué son job de consultant pour devenir coach de vie.

Je me souviens de lui sept heures plus tard, soudain incapable de réagir assez vite pour participer à la conversation, et réalisant dans un éclair de lucidité qu’il ne lui restait plus qu’à aller se coucher (c’est injuste mais quand on pèse 55 kg on ne peut pas boire beaucoup).

Ce moment qui m’obsède tant, celui où je bascule de la volubilité au bavardage, où l’ivresse prend le dessus et me noie, ce moment où le pathétique de l’ivrognerie l’emporte sur le panache, j’ai vu tous les autres convives y arriver l’un après l’autre – d’aucuns font appel à toute une pharmacopée pour contrer ou adoucir les effets de ceci ou de cela, mais en dernière analyse tous basculent finalement dans l’inarticulation, et bientôt le ridicule.

Mes démêlés incessants avec le tabac, qui m’obsédera toujours autrement plus que l’alcool, m’ont appris à me méfier de l’abstinence. L’abstinence c’est la solution de facilité et finalement l’impasse, car quand on a été une fois ivrogne ou fumeur, on finit souvent par le redevenir, un temps au moins, et si tous nos espoirs reposaient sur l’idée d’une abstinence totale alors tout est perdu à la plus petite rechute.

Aux États-Unis, l’omniprésence des Alcooliques anonymes et leur approche entièrement fondée sur l’abstinence commencent à être contestés. Les médecins préféreraient que les ivrognes apprennent enfin la modération, qu’ils réintègrent la grande communauté des adultes responsables, ceux qui sont capables de boire en respectant bien le marquage au sol et les doses prescrites. Et il faut avouer que c’est tentant : boire responsablement, en bon père de famille et dans un cadre ritualisé, continuer à m’attaquer au prosecco à l’apéro et à m’arrêter avant de basculer, absous par la société et la présence de mes pairs, tous parfaitement raisonnables et modérés. Aucun problème, pas d’alcoolisme ici, suivant.

Mais quel sens peut-il bien y avoir à se droguer raisonnablement ? Est-ce qu’on n’a pas complètement raté le sens de la drogue si on évite les excès ? A quoi bon boire si on s’y adonne sans s’y abandonner, si on s’obstine à garder le contrôle ?

J’ai toujours bien aimé le mot "intempérance" parce qu’il évoque moins un échec qu’un refus de la maîtrise de soi et de ses penchants. Je l’ai portée fièrement, mon intempérance, je buvais parce que j’avais la conviction que ça m’aidait – à supporter, à écrire, à vivre, boire pour tout ce que l’ivresse rendait possible, dans le bref moment qui précède le ridicule. Mais aujourd’hui que je bois raisonnablement, par conformisme, à quoi bon ? La molle tempérance ne m’aide pas à vivre ni à écrire, et je sens bien que l’ivrognerie ne rendrait plus rien possible, elle non plus.

Peut-être qu’il faut boire, disait Deleuze, pour tout ce que ça permet, et précisément jusqu’au point où on comprend que ça n’a rien permis du tout et qu’on n’en avait jamais eu besoin.

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Illustration : Party’s over de daveoratox

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Le macronisme

Posted by on Juin 7, 2017

Camarade,

C’était donc ça, la start-up nation.

L’autre jour je suis tombé sur un site pour laisser des commentaires / noter sa ville, avec des étoiles et tout. C’était dingue. Les gens haïssent les pauvres, ils les trouvent sales et bruyants, inquiétants, et en tout cas ils ne veulent plus les voir chez eux. Qu’ils s’en aillent, qu’ils retournent dans leur trou de pauvres, mais en tout cas qu’ils ne nous imposent plus leur présence.

Le macronisme au fond c’est ça, à des degrés divers – les gens qui refusent qu’on construise des tours à Paris parce que ça leur gâcherait la vue. Les gens qui n’ont rien fait explicitement pour la misère des autres, qui ne la désirent pas spécialement, qui veulent simplement profiter en paix de leur confort, sans avoir à penser que c’est la merde pour les autres. On s’en fout, quoi, de ceux qui ne savent pas survivre dans le nouveau monde, c’est à eux de s’adapter, et en tout cas ça n’est certainement pas à nous de supporter le spectacle de leur désespoir. Lâchez-nous la grappe.

Le macronisme ce sont les gens qui n’aiment pas spécialement prendre leur bagnole, de leur propre aveu, qui ont « juste envie de se déplacer », qui trouvent que les écolos, les gens qui réclament des transports en commun et les cyclistes militants les emmerdent : ils n’ont rien fait, eux, ils veulent juste se déplacer. Est-ce leur faute si les enfants sont petits, les cyclistes fragiles ? Ils veulent juste se déplacer.

Avec ses abdos sculptés au crossfit, Macron c’est le visage humain du capitalisme, un masque en carton collé sur un ordinateur dans l’espoir d’en faire un sympathique androïde. Le macronisme c’est tout ce dont on n’a plus envie de discuter, tout ce qui relève désormais de l’évidence : plus de prisons, plus de routes et plus de policiers, moins de code du travail et moins d’immigrés non qualifiés, que sais-je. C’est le parti des gens qui en ont marre de la parlotte, qui veulent que ça avance un peu. Le parti des gens qui trouvent qu’on a assez discuté comme ça. C’est ce qui permet à tout le monde de se rassembler derrière lui.

L’an dernier j’étais obsédé par le Giscardpunk, avec un soupçon de nostalgie mortifère pour le minitel et les TGV oranges, mais là j’ai enfin compris que Macron c’était encore mieux. Le rebranding du TGV avec une termino start-up absurde et déjà ringarde confirme que le macronisme est néo-giscardpunk, tel un grille-pain Moulinex connecté.

La semaine dernière j’ai traduit un texte de l’OCDE qui recommandait d’enseigner l’entrepreneuriat dès la maternelle (il paraît que ça se fait au Danemark), afin que la grande aventure de l’entreprise ne soit plus réservée aux hommes blancs et riches – comme si c’était l’envie qui leur manquait, aux pauvres, comme si tout ça était une affaire d’image de soi et de *mentalités* qu’il faudrait faire évoluer. Juste après j’ai lu une interview à propos de « premiers de la classe », diplomés des grandes écoles et tout, qui choisissent des métiers manuels, et notamment des métiers de bouche. C’est un fait, dans le XIe les crémiers et les cavistes ont nettement plus la classe que toi ou moi – mais le point crucial est que ces « premiers de la classe » se lancent surtout avec assez de capital pour devenir directement patron et / ou avoir au moins l’assurance de ne jamais finir sous les ponts, même en cas d’échec. Je suis peut-être vieux jeu mais j’incline à penser que c’est cette trouille là qui inhibe les ambitions des gens, que c’est la peur concrète et fondée de tout perdre qui les tient enchaînés à des boulots débiles, parce qu’il faut bien payer leur loyer ou, pire, rembourser leur crédit.

(Le crédit immobilier c’est tout bénéf’, ça rend les gens dociles pendant qu’ils remboursent, ça engraisse les banques, ça fabrique de la croissance fantôme. A la fin ça fait des proprios tous fiers de leur petite demeure minable et manucurée, qui se prennent pour des châtelains alors qu’ils passent leurs week-ends à tailler leurs putains de haies, mais qui sont heureux parce qu’après s’être saignés pendant 30 ans ils peuvent enfin mépriser ces minables de locataires, du haut de leur pelouse à la con.)

Dans un pays qui s’enorgueillit de ses gigantesques groupes de BTP, groupes dont les relations incestueuses avec l’Etat ne sont plus à démontrer, on pourrait pourtant construire des logements pour tous, et même les leur donner gratuitement, au lieu de gaspiller le pognon de l’Etat en défiscalisation de programmes immobiliers de merde, d’imposer une bureaucratie kafkaïenne pour l’attribution de logements sociaux et des aides servant à payer les loyers. Je te parie que ça leur donnerait l’envie d’entreprendre, aux pauvres. Au lieu de ça on précarise les gens, on les rend dépendants de voitures qui leur coûtent un pognon pas possible, quand enfin on les aide c’est en les infantilisant.

Au fil des années je me suis retrouvé embringué dans un certain nombre de projets d’entreprises innovantes. Le business plan de tout le monde c’est (1) chopper des aides de l’Etat. Et si c’était pas ça ton plan on t’explique vite qu’il va falloir t’y mettre : il y a un parcours bien balisé à suivre, pour t’apprendre comment ça marche ici. Tu vas ramper pour avoir des aides, remplir des piles interminables de dossiers, engraisser un nombre incroyables d’intermédiaires censés attester de ton sérieux et de ta préparation à être un aventurier de l’entreprise. L’aventure de l’entrepreneuriat en France c’est tout le monde à la queue-leu-leu avec son gilet jaune.

(Tout ça vise en réalité à écrémer pour ne garder que ceux qui ont les moyens de poireauter des années avant de commencer à vendre un truc, histoire d’être sûr qu’on est entre nous, hein, en même temps que le processus te prépare à ce qui t’attend une fois que tu auras pignon sur rue, je veux dire la vraie réussite : ronronner au pied des politiciens pour conquérir des marchés avec leur aide, et faire des dossiers pour continuer à siphonner le fric de l’Etat à coups de CICE. Ta récompense ce sera de plastronner dans la presse pour vanter les miracles de l’entrepreneuriat French Tech.)

Bref le résultat de 40 ans de libéralisation, c’est qu’on se fade à la fois l’horreur du néolibéralisme ET les inconvénients hérités du capitalisme dirigiste à la papa (corruption rampante, bureaucratie foldingue, difficultés à déménager alors qu’on t’exhorte sans cesse à le faire), sans plus avoir aucun des avantages théoriques des deux systèmes.

Je lisais aussi je ne sais où que pour 80% des Américains (ceux hors tech / pharma / finance, ceux hors des centres urbains), les Etats-Unis sont un pays en voie de développement. Je pense qu’on va vers là, en France, je veux dire encore plus nettement qu’aujourd’hui. C’est clair qu’il y a deux circuits. Les villes sont en train de se réinventer sur le modèle de Paris : flambée des prix de l’immobilier, exfiltration des pauvres, happy few productifs, diplômés et écolos intra-muros, qui ne voient pas pourquoi tout le monde ne vit pas comme eux (et qui, parallèlement, ne voient pas pourquoi ceux qui se plaignent du coût délirant de la vie urbaine ne partent pas à la campagne).

Bref. Je ne sais même pas où je veux en venir. On va en chier, voilà tout.

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Photo : Didier Duforest

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