L’étrangeté du mal

Posted by on Mar 2, 2011

Cette semaine, je traduisais des documents autour du procès d’Eichmann, pour une exposition qui se tiendra bientôt au mémorial de la Shoah.

J’ai beau être historien de formation, spécialiste de l’Allemagne contemporaine d’ailleurs, je n’arrive jamais à réprimer le sentiment d’absurdité, d’étrangeté totale que m’inspire le nazisme. Il y a quelque chose de pas sérieux, voire de comique chez ces caricatures d’hommes, je veux dire l’archétype de l’homme dans ce qu’il a de plus mauvais. Tout, de leur interminable nomenclature militaire à leur bureaucratie pléthorique et mal fichue, en passant leur symbolique grossière — la simple ampleur de leurs desseins criminels les rangeraient plutôt, en théorie, dans la catégorie des méchants d’opérette.

Et pourtant, notamment grâce au zèle ahurissant d’Eichmann, ils ont largement mené à bien une entreprise de destruction qui ne me terrifie non pas tant par son ampleur que par sa possibilité. Le fait qu’un groupe d’hommes somme toute restreint puisse commanditer des rapports sérieux sur des idées aussi loufoques que l’envoi de tous les Juifs à Madagascar, puis décider de les exterminer tous, et enfin entreprendre de le faire me rend malade à un point que le nombre de leurs victimes n’explique pas.

Je pense que c’est pour cela que je me suis tenu loin du nazisme pendant mes études d’histoire : j’ai toutes les peines du monde à porter un regard d’historien sur une période si profondément grotesque.

Là, c’était pire. Se faire la voix d’Eichmann racontant les petites luttes de pouvoir internes, ou expliquant les graves soucis que lui avaient causé la rédaction des invitations à la conférence de Wannsee — diese Sache, comme il dit — s’est révélé bien plus éprouvant que je ne l’imaginais quand j’ai accepté le boulot.

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Slavoj Žižek, Vous avez dit totalitarisme ?

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2 Comments

  1. Martin
    3 mars 2011

    C’est juste avant de m’endormir que je mets enfin le doigt dessus : ce qui me dégoûte, c’est cette distance horrible entre le grotesque des nazis et l’immensité de leurs crimes ; on voudrait de meilleurs méchants, de plus dignes, mais non, on a une troupe de bureaucrates médiocres, appliqués et carriéristes.

  2. Philippe W.
    17 octobre 2011

    Attention, tu es en passe de te faire traiter d’anti-sémite et de perdre ton boulo, du moins, celui-là, ah non, c’est vrai, tu n’as pas une audience suffisante pour ça. Quel chance, et j’ai encore plus de chance que toi :-D…