Le brutalisme : pour une critique destructive

Par le comité invincible


Il nous semble que face à la violence du monde, les intellectuels s'encombrent de précautions oratoires absurdes. Il nous semble qu'à faire preuve, par réflexe, de respect pour ceux qu'ils considèrent malgré tout comme des inférieurs, les intellectuels se condamnent à ne plus trouver leur dignité que dans le respect de règles qu'ils sont seuls à comprendre (on pense par exemple à la grammaire). En somme, il nous semble qu'au nom de valeurs perverties, car sans objet, les intellectuels laissent le reste du monde s'en tirer à bon compte.

Tiraillés entre leur sens du devoir et leur modestie, les intellectuels gardent le silence, avec l'espoir que quelqu'un va bientôt s'inquiéter de leur opinion d'avant-garde éclairée. Naturellement, personne ne leur demande jamais rien, et ils en conçoivent alternativement du dépit et une forme de résignation teintée de regrets. En réalité, quand bien même on viendrait effectivement s'enquérir de leur avis, ils ne le donneraient pas. Les intellectuels sont des allumeuses : ils préfèreront toujours le flirt laborieux de l'explication à la glorieuse étreinte du jugement. Le résultat objectif des courses est que, pour excellentes que soient leurs idées, elles ne quittent jamais leurs salons (hypothèse haute) ou leurs têtes (hypothèse basse).

Quelle solution à cette logique infernale, quelle issue à cette terrible spirale auto-destructrice ?

Le brutalisme.

Le brutalisme existait déjà, mais il nous a semblé suffisamment délabré pour mériter une bonne rénovation. Ce mot, nous l'arrachons fièrement aux mains des artistes morts qui en avaient la garde ; ce nom, donné a posteriori et par d'autres personnes aux architectes de la décrépitude de l'avenir, nous l'adoptons pour sa valeur esthétique. Aujourd’hui, nous nous rallions à son panache gris sale parce qu'il résume à lui seul l'étrangeté d'un temps où la post-modernité elle-même est complètement has been.

En récupérant ce vieux néologisme tout poisseux d'ironie, et en le vidant du peu de sens qui lui restait pour nous en faire un nom, nous affichons déjà nos ambitions : accepter, enfin, et faire ce qui nous plaît. Les brutalistes ne répondent à aucun appel. Nous constatons simplement que l'attente a été vaine. Nos dieux nous ont abandonné.

Il n’est pas question de se résigner, mais simplement de prendre acte. Il s'agit d'effectuer un sacrifice tactique, d'arrêter de rêver au monde tel qu'il devrait être pour nous concentrer sur les représailles qu'il convient d'exercer à l'encontre du monde tel qu'il est. Nous annonçons que nous renonçons à la pureté de nos idéaux. Désormais, nous acceptons - libres.


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La majeure partie de la population est manifestement infoutue de reconnaître un argument valide d'une pompe à vélo ? Très bien. Des gens théoriquement payés pour leur faculté de synthèse et leurs capacités d'écriture empilent les fautes de grammaire, les contresens et les erreurs logiques ? Parfait. Nos gouvernants ne prennent même plus la peine de tenir un discours respectant les formes de la cohérence ? Formidable.

Le brutaliste est un intellectuel décomplexé. Il ne s’excuse plus d’avoir lu des livres. Au contraire, il en profite pour écraser la gueule de son adversaire d'arguments irréfutables. Et lorsque l’irréfutabilité de ses arguments est mise en doute, le brutaliste sait également se mettre à la portée de son prochain, au moyen d'injures humiliantes.

Le brutaliste ne combat pas dans les règles, parce qu'il a enfin compris qu'il n'y avait pas d'arbitre, et même qu'il était le seul à savoir encore qu'il y avait eu des règles, un jour. Le brutaliste est un boxeur dans un combat de rue, et il vient de réaliser que personne ne trouverait à redire s'il collait des coups de genou dans les burnes. 

Le brutaliste est impitoyable. Il ne laissera personne s’en tirer en changeant de sujet, il ne fera pas charité d’un peu de sens aux solécismes qu’on essaiera de lui opposer, il enfoncera méthodiquement la gueule de l’ennemi dans ses incohérences putrides. Oh, le brutaliste n'est pas un tyran, non : il laisse à chacun le droit de penser ce qu’il veut ; simplement, il ne restera pas bras croisés tandis qu’on assassine la cohérence. Cependant que le brutaliste n'exige pas de son interlocuteur qu’il renie ses idées, il le contraindra à les reconnaître pour ce qu'elles sont : des erreurs, des croyances, des réflexes, des préjugés ou des calculs intéressés.

Le brutaliste sait éviter l’effort inutile, et il se refuse donc à toute pédagogie. Il ne prendra pas patience. D'une simple poussée d'éloquence, le brutaliste coupera court aux affrontements qui l'ennuient. Le brutaliste peut tout se permettre parce qu'il sait que statistiquement, il y a bien peu de chances qu’on lui rétorque un contre-argument pertinent, ou même fonctionnel.

Le brutaliste ne croit plus qu'il y ait la moindre gloire à remporter le combat. Si l'intellectuel est un samouraï, ivre de son honneur anachronique, invoquant sans cesse le temps jadis et ses gloires passées pour excuser son obsolescence et son inefficacité, le brutaliste est un ninja, qui crible son ennemi de perfidies empoisonnées, bien à l'abri derrière les créneaux de sa bibliothèque. 

Le brutaliste rejette les précautions oratoires, qui sont une politesse relativiste. Ce qu'il dit, il l'affirme implacablement, sans ménager d’espace de débat. On n’est pas dans un club de rhétorique, et répondre n’est pas un droit. Il faudra lui prendre la parole de force ou accepter de se taire.


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Le brutaliste ne reconnaît aucune autorité intellectuelle. Il ne se laisse pas impressionner par le patronage de célébrités ou par les expériences traumatiques. Il récompense par le mépris, la violence et les vulgarités la citation, le name-dropping, l'usage abusif des chiffres et les arguments d'autorité. Les pokémons philosophiques ne l'intéressent pas.

Le brutaliste a la culture du résultat. Il ne s’intéresse guère aux symboles, sinon pour en réfuter la portée. Le brutaliste compte les morts, il maîtrise le concept d'effet de seuil, et s’il faut en arriver là, le brutaliste sortira son iPhone au débotté, pour pouvoir effectuer des vérifications.

Le brutaliste est un punk à lunettes. Le brutaliste n'est cependant pas bigleux : il est vain d’espérer lui faire prendre une émotion pour un argument valable. 

Le brutaliste est la section Cold Case de la police de la syntaxe : il déterrera les charognes planquées dans chaque phrase, les analysera et viendra demander des comptes. Il ne reconnaît pas de prescription. Inutile d'en empiler d'autres sur les premières pour les faire oublier : le brutaliste passera tout au crible, puis appliquera la double peine.

Le brutaliste connaît la langue dans laquelle il s'exprime, merci. Il punit toute tentative de redéfinition des termes du débat par l’injure, puis les ouvrages de référence. Le brutaliste n’est d’ailleurs pas déstabilisé par l’équivoque. Il choisira unilatéralement le sens le plus désavantageux pour son adversaire, puis lui interdira de reformuler son discours sous prétexte de le clarifier. Il fallait y penser avant. 

Il faut bien reconnaître qu’il peut arriver au brutaliste de manquer de tact. Le brutaliste n'est pourtant pas d’une nature hostile : il est ouvert d'esprit, aimable, parfois même agréable. Il s'émerveille facilement, et il célèbre la diversité et la différence. Simplement, si cette différence est fondée sur une ânerie, il le fera remarquer. 

Le brutaliste n'est pas à la hauteur de ses idées. Inutile de chercher à disqualifier son discours en se basant sur son comportement : le brutaliste n’est pas un exemple à suivre. Ca ne l’empêche pas d’avoir raison.

Le brutaliste atteint au sublime dans la réfutation, la destruction et la révolte. Il dit non, il dit merde, il dit à la foule immense des imbéciles profonds d'aller se faire enfoncer leurs médecines douces dans le cul.

Le brutaliste n'est pas un premier de la classe chétif. Il est l'être humain qui sollicite quotidiennement le plus grand nombre de muscles : chaque fois que le brutaliste entend ou lit une ineptie affreuse, une quantité incommensurable de muscles horripilateurs se contractent pour hérisser tous les poils de son corps.


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Le brutaliste souffre dans son âme et dans sa chair. A chaque fois qu'une sottise est diffusée à sa table, dans les journaux, à la radio ou à la télévision, il est victime d'une agression personnelle caractérisée. Il était inévitable qu'il finisse par exercer des représailles.

Le brutaliste a essayé de parlementer, vraiment. Simplement, là, lui renvoyer son messager (un aimable instituteur, gauchisant mais bien élevé) décapité et avec ses couilles dans la poche, le torse barré d'un grand 'lol', c'était trop.

Le brutaliste n'est pas une force de proposition. Il rejette le dogme selon lequel un argument doit être constructif pour être valable. Il ne s'encombre ni de vergogne, ni d'alternatives. Il est fier et content de déjouer les pièges de la modernité, de détruire ses programmes ineptes et de ridiculiser l'engagement puérile de ses militants sans jamais leur offrir d'alternative efficace. Chantre de la critique destructive, il fait s'écrouler des falaises sur les fausses routes sans céder au besoin d'en ouvrir de nouvelles. Il démolit avec sauvagerie les représentations erronées et les causes futiles, puis abandonne ses victimes aux ruines fumantes, sans eau ni nourriture. Il lui semble que ceux qui sont incapables de supporter la vie libérée des mirages de la rédemption méritent d'être livrés au désespoir.


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[Bêtisier :

Le brutaliste est immunisé au bifidus.

Le brutaliste est capable d’entendre les fautes d’orthographes. S’il est d’humeur badine, il les corrigera en préambule de sa réfutation.

Le brutaliste dit non comme "La Chevauchée des Walkyries" dit que ça va chier. 

Le brutaliste n'est pas un buraliste, ni un bituraliste, quoique. 

A brutalist taught Chuck Norris karate. With books.]








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