[Bon, on est sur internet, donc je préviens : ça va spoiler sec. Si vous voulez profiter des nombreuses surprises des deux séries qui seront évoquées dans les jours à venir, vous pouvez (a) les regarder et revenir lire ou (b) attendre que je passe à autre chose. Vous avez quatre, cinq jours pour vous décider avant le prochain post, passé ce délai je n’accepterai aucune réclamation.]
(Captatio benevolentiae :) Ca me trottait dans la tête depuis un bon moment, donc ça risque de durer - j’ai décidé de faire une étude comparative des personnages et de l’action de deux séries si loin, si proche, Dexter et Death Note. (Justification de l’intérêt et de la pertinence de la comparaison :) On est en présence de deux séries télé issues des deux cotés du Pacifique, représentatives des grosses productions locales (gros budgets, adaptations de romans/manga, fort succès), et basées sur un argument scénaristique commun : l’histoire d’un meurtrier d’envergure qui se targue de tuer pour le Bien Commun, hidden in plain sight, et dont les tribulations nous sont rapportées au travers de son point de vue. (Annonce du plan :) A partir de là, les points de comparaison sont nombreux : les héros bien sûr, la traque (y échapper), la dissimulation, les personnages secondaires, le frère ennemi / double monstrueux, etc. (Ultime avertissement :) Ce sera sans doute peu clair pour qui n’a pas vu les séries évoquées. Je m’en branle.
1. Comment on devient ce que l’on est
Les premiers épisodes servent logiquement d’exposition, malgré une différence de structure : Dexter s’ouvre in medias res, avec un personnage déjà abouti, installé ; Death Note à l’inverse est parfaitement chronologique, avec une structure rappelant un peu celle d’une tragédie classique : les dieux s’ennuient, et ils décident de jouer un tour aux hommes pour passer le temps. Raïto est d’ailleurs, au fond, un héros tragique, victime de son hubris et jouet des dieux. Comme dans n’importe quelle tragédie, on nous expose les forces qui le conduiront à sa perte, puis on met la machine en branle - pièce a : un jeune homme brillant mais horrifié par l’état du monde ; pièce b : un dieu roublard qui s’ennuie ; pièce c : un artefact puissant et mortel ; pièce d : un rival.
Comment Dexter devient ce qu’il est, voilà qui n’est apparemment pas digne d’être raconté. Dans les premiers épisodes, on insiste beaucoup sur le vide intérieur ressenti par Dexter, puis les flashbacks successifs viendront nous donner la clé du traumatisme originel - inutile de nous en dire plus long, on a bien compris. Un trauma bien gore, un mentor, et voilà le résultat, l’existence, le comportement du personnage sont justifiés, après ça il suffit de le laisser réagir à l’action, il n’y a plus lieu de s’inquiéter de psychologie, les clichés psychanalytiques font ça très bien. La force des choses poussera peut-être Dexter sur le chemin d’une semi-rédemption, parfois, mais les motifs initiatiques d’origine restent les plus forts. Ah, le traumatisme de l’enfance…
Les éléments déclencheurs, qui font de nos deux héros ce qu’ils sont, marquent un nouveau contraste - avant son baptême dans le sang de sa propre mère, Dexter est innocent. Il sait à peine parler, ce sont les erreurs de ses parents qui font de lui ce qu’il est, il n’a rien demandé, sa religion n’est pas la sienne. Raïto, à l’inverse, est un jeune adulte, il a déjà une vision du monde. Il a déjà envie de tuer, même s’il ne le sait pas. Le Death Note vient (par hasard) à lui et lui donne l’occasion qu’il avait en fait toujours attendue. Il se convertit sans y réfléchir à deux fois.
Le résultat : Dexter tue parce qu’il en a besoin, tandis que Raïto tue (croit-il) parce qu’il en a envie. Pour s’en sortir, il lui suffirait d’arrêter, ou de détruire le Death Note, mais non. La porte de sortie est là, en permanence, mais non. Paradoxalement, c’est Dexter qui arrive à faire une pause, à s’arrêter de tuer un petit moment, quand la pression devient trop forte (début de la saison 2), alors même que tuer est dans sa nature, tandis qu’il s’agit, pour Raïto, de destin. On nous/lui montre sans cesse la porte de sortie, on rappelle qu’elle est là, parce qu’il n’y a pas de destin sans illusion de libre-arbitre.
La quête de Dexter est on ne peut plus classique : s’accepter tel qu’il est. Raïto s’accepte parfaitement, il sait qui il est et il s’en accommode très bien. On le comprend en comparant leurs attitudes vis-à-vis de la sexualité. A l’origine, Dexter comme Raïto sont présentés comme asexuels (ce qui les rend d’ailleurs étonnamment modernes), les meurtres étant vus comme des substituts au sexe. La première fois que Dexter fait des avances à sa nana, c’est complètement involontaire : il s’enflamme en évoquant ce qu’il a ressenti en voyant une victime mutilée, avant de s’apercevoir qu’il lui caresse la cuisse. Son animalité a repris le dessus, nous fait-on comprendre, il a laissé tomber le masque, et là commence sa quête de relations sexuelles classiques, non simulées, normales.
Raïto ne baise pas parce qu’il se moque de ce qui se passe hors de sa tête. Son plaisir, pervers au possible, il le trouve dans sa supériorité intellectuelle ; il tue parce que le fait de savoir comment s’en sortir en risquant toujours plus gros le fait bander. Raïto n’a pas de corps, sinon pour prouver encore un peu plus sa supériorité sur les autres (le match de tennis contre L) et/ou s’intégrer plus facilement (beau gosse, il commence à draguer les filles en arrivant à la fac, parce que ce serait normal pour quelqu’un dans sa position). Le corps de Raïto est un instrument, parfaitement maîtrisé (voir le contraste, fréquemment mis en scène, entre l’expression faciale qu’il affiche et celle qu’il ressent), le corps de Dexter est un tyran qu’il faudra renverser, dompter. Au bout du compte, tous deux finissent par avoir des relations sexuelles par conformisme, avant d’y trouver autre chose - la rédemption, l’acceptation pour Dexter, et une nouvelle forme de domination pour Raïto.

La prochaine fois, on continuera dans les poncifs en se penchant, globalement, sur la question du double, avec tout ce qu’elle implique : le narcissisme, le frère ennemi, la duplicité, les relations amoureuses.

