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On parle souvent de l’inénarrable doublage français dont Ken le survivant a été gratifié lors de sa diffusion par le Club Dorothée. On parle moins du fait que ses scènes les plus sanglantes étaient pudiquement masquées par un filtre vidéo primitif sous l’effet duquel l’action se transformait en ombres chinoises. Il s’agissait, dans les deux cas, de protéger la jeunesse. Parents et figures d’autorité diverses, aujourd’hui je peux bien vous le dire : ce voile jeté sur la violence de Ken ne faisait rien pour atténuer l’impression terrible qu’il faisait sur moi – bien au contraire, même.


Type : implosion à retardement d’un protagoniste, tête tranchée mais toujours ricanante, démembrement instantané d’un importun, et d’une manière générale toute chose susceptible d’être bruitée avec une éponge molle, un évier bouché et de grandes quantités de liquide.



Le déroulement des épisodes de Ken le survivant est pratiquement immuable : à la recherche de sa fiancée kidnappée par son frère Raoul, Ken parcourt à pied un monde désertique, ravagé par une guerre nucléaire. Partout où ses pas le conduisent, il se heurte à l’oppression des faibles par les méchants et les égoïstes – qui prennent généralement la forme de pauvres paysans exploités d’une part, et d’un gang de motards crypto-madmaxiens de l’autre.


On aura reconnu une transposition du pitch de n’importe quel film de samouraï errant.


Ken n’est pas un scout ou un bien-pensant, il a ses propres problèmes, et il ne veut pas se mêler de ce qui ne le regarde pas. Franchement, il ne demande qu’un abri où dormir avant de reprendre sa route au plus vite. Pourtant le monde refuse de le laisser aller en paix. Il arrive toujours un moment où les méchants franchissent sous ses yeux les limites du tolérable. Une petite fille se prend une énorme beigne, un père est humilié au-delà du raisonnable sous les yeux de son fils, une pauvre fille maigrichonne est rudoyée par une horde de sbires aux intentions troubles – peu importe, c’est le point de basculement. Désormais, Ken poussera beaucoup de cris suraigus en collant des mandales supersoniques à tout ce qui bouge.



Lorsque Ken affronte un de ses ennemis, le combat se déroule toujours de la même manière. L’ennemi, généralement énorme, armé et extrêmement laid, présente sa technique en fanfaronnant. Il provoque Ken de ses moqueries. Rires gras dans l’assistance, les pauvres paysans geignent et baissent la tête. Ken est impassible. A cet instant, le méchant pousse un grand cri et se jette sur Ken. Il attaque avec de grands gestes désordonnés que Ken esquive a minima, le visage fermé, avec ces petites expirations contrôlées des athlètes à l’échauffement. L’assaut se termine très vite. L’adversaire voit que Ken lui a échappé, mais il est persuadé (a) que le prochain assaut sera le bon et (b) qu’il n’a pas été touché. Il continue donc de rire et de fanfaronner avant sa prochaine attaque. C’est à ce moment que Ken prend la parole : « Tu ne le sais pas encore, mais tu es déjà mort. », annonce-t-il.

En entendant l’avertissement de Ken, son ennemi se rengorge une dernière fois, pour une seconde ou deux. Il a le temps de dire « Mais qu’est-ce que tu rac-« , et soudain : écran noir, râle étranglé, gonflement, implosion. Pendant leur bref contact, Ken a comprimé avec une force, une précision et une rapidité stupéfiantes plusieurs des « points vitaux » de son ennemi. Ca suffit à le transformer en un amas de restes humains qu’il serait malhonnête de chercher à qualifier de cadavre.

Voir l’image se figer sur la silhouette soudain noire et indistincte du méchant, prélude à l’implosion généralisée de ses viscères, provoquait chez moi une horreur indicible. Ce n’était pas tant la pulvérisation à retardement des organes qui me bouleversait que le passage au noir de l’image. Cette inversion de la vidéo arrivait ponctuellement après les paroles rituelles de Ken. Elle constituait un léger signe de tête au spectateur, la confirmation par une puissance immanente quelconque (la prod’, le réalisateur, les censeurs, disons l’Autorité) de ce que tout le monde savait déjà, sauf le méchant – à savoir que, dès le moment où sa route avait croisé celle de Ken, il n’y avait plus guère d’illusions à avoir sur ce qu’il adviendrait de sa rate et de son pancréas, au bout d’un temps plus ou moins long. CHPLEUARF.

Le noir ne cachait rien, il me laissait seulement imaginer la couleur qu’avaient pris le foie et les reins et les intestins pressurisés par le terrible poing de la grande ourse. Je me demandais quelle obscénité supplémentaire on cherchait à m’épargner. Si on me laissait voir l’indicible, que pouvait-on bien me cacher de pire ?

Et puis il y avait, je l’ai dit, ce terrible sentiment de l’inévitable – du tragique, en fait. De le voir ainsi réduit à un petit tas de bouts de squelette et de chairs liquéfiées, tous les roulements d’épaules du méchant d’avant le combat me revenaient alors, lourds d’un pathos vertigineux et pratiquement insupportable. Qui aurait pu le prévenir ? Qui aurait pu lui expliquer ? Qui aurait pu empêcher ça ? Personne. Rien ni personne ne peut empêcher le sens du monde.



Lorsque Ken atteignait le grand méchant de la semaine, généralement le potentat local, le combat (par ailleurs identique) se chargeait d’un pathos particulier. Le chef avait beau avoir l’air un peu limité, il n’avait pas pu lui échapper totalement que ses hommes de mains étaient tous tombés, les uns après les autres, sous les beignes du petit bonhomme renfrogné qui se tenait désormais devant lui.

Et tandis que le méchant entame ses rodomontades, le doute habite déjà son regard, mais il ne peut pas se dérober. Les pauvres fermiers qu’il terrifie, s’ils le voient vaincu ou hésitant, n’hésiteront pas à se venger des humiliations qu’il leur fait subir d’habitude. Et que penseront ses hommes ? Quelle autorité lui restera-t-il s’il ne va pas au contact ? Il n’y a pas d’issue. Peut-être que lui aussi savait déjà le tragique de sa situation, après tout. Peut-être que lui aussi, au moment où son regard se pose sur Ken, savait que son heure était venue. CHPLEUARF.

Les fermiers opprimés, sitôt libérés du joug du méchant aux viscères en bouillie, se tournaient chaque fois vers Ken. Ils attendaient que leur nouveau leader se décide à leur passer des chaînes neuves. Ken les regarde, silencieux mais manifestement accablé. Voilà pourquoi Ken ne voulait pas les aider. Il a pitié de ces êtres faibles et navrants, mais il n’a pas le temps de leur apprendre à être des hommes, des vrais. Ken a sa propre quête, et pas l’âme d’un chef. Alors il repart, en sachant pertinemment qu’il laisse ces pauvres hères à la merci du premier connard suffisamment subtil ou brutal pour leur prendre à nouveau leur souveraineté.



On s’étonnera peut-être de ce que, conscient de tout cela et atrocement mal à l’aise, je n’ai pas choisi de détourner le regard de l’écran et, pire, que je me sois obstiné à y revenir semaine après semaine pour suivre un épisode pratiquement indistinguable du précédent. En réalité, quelque chose de l’ordre d’une foi païenne me tenait rivé à l’écran et m’y rappelait la semaine suivante, souvent au mépris des protestations parentales. Souvenez-vous de l’assaut : le méchant ne voit pas les coups que Ken lui porte. Nous non plus. Les choses vont trop vite pour nos yeux de mortels. Mais nous savons qu’il les a portés, et que nous en aurons tous bientôt la preuve.

« Tu ne le sais pas encore, mais tu es déjà mort », ainsi parlait Ken – l’écran devient noir, et soudain les sceptiques cessent de rire : CHPLEUARF. Les dieux ont parlé, et Ken est leur prophète. Le monde est un endroit tragique, où la force d’un individu accomplit beaucoup mais ne résout rien. Le pouvoir corrompt les maîtres, tandis que les esclaves se complaisent dans leur servitude. Aucun effet vidéo ne peut cacher ça.

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Photo : Inside the Chernobyl Exclusion Zone par Philippe Simpson