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Notes #1 – La culture populaire chinoise

Posted by on Août 1, 2018

L’an dernier j’ai suivi avec passion la chronique de Tom Breihan pour A.V. Club, A History of Violence, où il choisissait « le film d’action le plus important de chaque année depuis Bullitt ». Au fil des articles, il m’a pratiquement fait passer l’envie d’écrire sur le cinéma populaire parce qu’il a dit tout ce que j’avais à en dire, et mieux que je ne l’aurais fait (sa chronique sur 300 est exceptionnelle). Son choix pour 2017 était un film chinois que je n’avais pas vu, Wolf Warrior II.

Évidemment j’ai eu un choc esthétique. C’était hideux, grossièrement nationaliste, à peu près incompréhensible. Et en même temps, j’ai eu le sentiment de comprendre enfin toutes les moqueries et la dérision que pouvaient inspirer les films américains des années 80 à la génération de mes parents, dont les prescripteurs culturels daubaient gaiement sur tout ce que la génération actuellement aux commandes choisit d’idolâtrer.

Et tandis qu’on déplore l’homogénéisation culturelle à l’oeuvre depuis 30 ans, qui fait se ressembler toutes les villes et tous les bars et tous les films, il y a quelque chose d’excitant à tomber sur quelque chose de résolument étranger, différent, inédit. Quand je tombe sur des articles sur le hip-hop chinois, ça ressemble un peu au moment où des gens allaient chez des disquaires londoniens pour acheter à prix d’or des disques de la Motown pour pouvoir les pomper.

D’une manière générale, la culture populaire chinoise me semble de plus en plus difficile à ignorer. Elle apparaît un peu partout, au détour des conversations et des articles, généralement dans une anecdote tangentielle un peu bizarre – « Et saviez-vous qu’en Chine, Peppa Pig est interdite ? Qu’ils utilisent des euphémismes à base de marque de pâtes pour faire des commentaires politiques sans être censurés ? etc. » En tout cas, manifestement c’est là-bas qu’il se passe quelque chose – quelque chose d’autre que des super héros et des adaptations / reboots / spin-offs. Chaque fois que le New Yorker fait un article sur l’oenologie dans la campagne chinoise ou les pop-stars qui se lancent dans l’art conceptuel, j’ai l’impression de pouvoir jeter un coup d’oeil trop bref sur un monde fascinant et dont j’ignore à peu près tout.

Ces derniers temps, par exemple, un énorme film d’action à grand spectacle s’est fait ramasser au box office par une espèce de Dallas Buyers Club local. Ca pose des questions intéressantes sur ce que l’Etat chinois choisit de censurer, précisément, ou sur les techniques de spam et de fausses reviews négatives pour couler les films concurrents.

Paradoxalement, la Chine actuelle est à la fois une autocratie terrifiante qui envoie des gens en camp de travail pour des années sur simple décision administrative ET un pays nettement plus ouvert sur le reste du monde que ce qu’on pourrait imaginer. Dans une interview croisée avec Kazuo Ishiguro (au passage, la plus belle chose que j’ai lu depuis des semaines), Neil Gaiman raconte qu’il avait été invité en 2007 à la première convention de science fiction autorisée par les autorités chinoises. À un moment, Gaiman demande à un membre du Parti pourquoi, après des décennies de méfiance, ils se décident à organiser un tel évènement. Le type lui répond que la Chine est inégalée en matière de fabrication, mais qu’elle n’arrive plus à inventer. Le parti veut que ça change, et après avoir rencontré et interviewé nombre de gens créatifs dans de grandes entreprises américaines, ses émissaires ont réalisé que la science fiction et la fantaisie avaient joué un rôle majeur dans l’enfance de nombreux créatifs et inventeurs. Le parti a donc décidé de renouer avec le riche héritage de la culture chinoise en matière de fantaisie et d’assimiler la culture populaire de l’occident.

Dix ans plus tard, j’ai l’impression confuse qu’on commence à entrevoir les résultats de cette politique, et j’avoue que je suis curieux de voir la suite.

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