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Indescriptible dégoût

« Indescriptible dégoût, quand nos gens cultivés divaguent sur la nécessité d’une culture idéale et d’un renouvellement de la religion ! cette racaille hypocrite qui veut redevenir religieuse en fréquentant les concerts et les spectacles, et qui se met en tête, dès qu’elle recommence à trembler en son cœur, d’abandonner toute honnêteté intellectuelle et de se jeter la tête la première dans un bourbier mystique ! idée bien digne d’une génération crétinisée et asservie par la politique et l’avidité !
En effet, que l’on serve un Napoléon ou le principe des nationalités, cela mène toujours à l’esclavage et finalement au dégoût de soi : tant mieux pour la religion ! tant mieux pour les artistes qui ignorent la dignité innée d’une libre attitude intellectuelle ! Autrefois je pensais : nous sommes d’une autre espèce, d’une autre race, et rien ne m’était plus étranger que de m’offrir à ces courants nationalistes et à la tendance mystique ! Je les voyais, – ils me donnaient, hier comme aujourd’hui, des haut-le-cœur. Etre seul ! vivre à l’écart ! ce fut toujours ma devise. Que m’importe, si ceux qui me semblaient alors partager mes vues viennent maintenant tous s’offrir sur ce marché ! »

Aujourd’hui, contrairement aux apparences, ce n’est plus de religion qu’il s’agit. On peut bien gesticuler et dire son respect et produire des signes, la religion n’est décidément plus ce qu’elle était. Qu’est-ce qui fait ce texte si vrai, dans ce cas ? C’est dans le rapport à la religion qu’on trouvera un bon début de réponse  : il faut enseigner le « fait religieux » à l’école, supporter les professions de foi incessantes des mômes et des ignorants, se défendre surtout d’être l’un de ces bouffeurs de curés enterrés avec 68, il faut, bien sûr, comprendre l’offuscation des fanatiques, traiter tout le monde pareil et ne plus parler qu’avec des pincettes – en un mot il faut le Bien, mieux que ça il faut le vouloir, le défendre, le chérir et le tolérer.

Evidemment, les intellectuels et les grands ordonnateurs ne sont pas de ces simplets qui croient – mais ils ont redécouvert les vertus apaisantes de la religion, et ils s’appliquent donc à faire qu’elle ne soit pas attaquée. Romains sans le savoir, ils protègent leur propre dogme sous forme rituelle et dégradée en enfonçant dans le crâne de tous une morale indiscutable (ou, à tout le moins, jamais discutée).

Il y a bien dans toute cette mascarade une ferveur molle mais tenace. Ca va tout doucement, hein, c’est du facultatif catégorique, il n’y a plus d’anathème mais une simple autorisation de détester et de montrer du doigt : « Pas bien ! ». La morale des temps est incolore et gluante, c’est une tache de sirop qui s’accroche à la table basse, un christianisme propre parce que dépourvu d’histoire sombre. Car c’est indubitable, l’Empire du Bien n’a que des réussites à son actif, recomptez vous-même : les droits de l’homme, la démocratie parlementaire, l’abolition de l’esclavage – oh oui, l’abolition de l’esclavage, grand moment de l’histoire. C’est la première fois que nous avons su déguiser un choix économique, rationnel et simple en manifestation de notre vertu civilisatrice. C’était le début d’une longue histoire.[/texte]




Une haine curieuse

Il y a aussi cette haine curieuse mais jamais tarie qui s’exerce à l’encontre du mensonge et de la fausseté, alors que les gens aiment tant être abusés. C’est même pire que ça, désormais on voit naître une incompréhension croissante de l’idée de fiction, avec pilori intégré pour ceux qui osent jouer avec l’ambiguité et les effets de réel (même misérablement, sans ambition et au moyen d’artifices éculés, mettons comme Dan Brown).

Le résultat est atroce : nous donnons continuellement des bâtons pour nous faire battre, en acceptant le grand n’importe quoi pour la bonne cause – et là je pense à « Benoît qui a fumé plus de 6489492000 cigarettes dans sa jeune vie, alors qu’il ne fume pas » (il doit passer un sacré paquet de temps au bistro, le Benoît, pour être victime à ce point du tabagisme passif – moi je serais sa femme que je m’inquièterais plus pour son foie que pour ses poumons, hein), je pense aux restrictions toujours plus délirantes de la liberté d’expression, et à l’ébahissement parallèle que suscitent les demandes formulées par les musulmans cons, qui réclament l’interdiction des vannes impliquant des prophètes, je pense aux bêtises gagates proférées sur la seconde guerre mondiale (non, tous les résistants n’étaient pas des héros, non, la France superbe et éternelle n’a pas résisté à l’occupation, non, les nazis ne faisaient pas de savon avec le gras des juifs exterminés, quel gras d’ailleurs, vous avez vu les photos, non ? Et vous imaginez vraiment un nazi accepter de se laver avec du juif ? – et de le dire n’enlève rien à l’atrocité des faits ou à la bravoure des quelques héros, en fait le silence sur l’histoire et la persistance dans l’erreur ne parviennent qu’à donner des arguments à ces ‘fachos’ si honnis, c’est tout le sel de la situation).

Enfin je m’amuse, bon sang, quand les touristes reviennent de pays lointains avec des histoires de marabouts ridicules et de superstitions absurdes, je ris en montrant les dents du fond de voir leur dédain ou leur candeur amusée – ce sont les mêmes qui prennent des vitamines, qui sont allergiques au nickel et qui connaissent leur taux de magnésium et vérifient la composition de ce qu’ils achètent au supermarché, les mêmes je vous dis qui se sentent heureux au milieu de pots de crème anti-âge à la chair de yack et de rouleaux de papier toilette au thé vert, que dis-je ?, de shampooings pour « cheveux racines grasses pointes sèches » (je suis toujours un peu paumé au supermarché, moi je cherche du shampooing pour cheveux sales), eux encore qui regrettent les temps bénis des disettes, du positivisme et du choléra parce qu’au moins, à l’époque, on pouvait connaître l’harmonie avec la Nature – et eux enfin, au mépris de l’évidence, qui dissertent longuement sur l’amusante pensée magique des nègres, sur leurs « ethnies » microscopiques et belliqueuses ou leurs embryons de démocratie. Touristes, amis des pauvres et du voyage, découvreurs de beautés secrètes, que les choses soient claires entre nous : je vous hais.[/texte]




Les mendiants vous saluent !

C’est un signe fort, les mendiants ne demandent plus rien : ils se contentent de nous saluer, attendant que notre mauvaise conscience fasse le reste. Ils ne veulent pas nous importuner, ils nous informent juste qu’ils existent ; la suite est prévisible : nous tournons la tête – ou, pour les meilleurs d’entre nous, nous nous arrêtons pour faire la causette. J’adore contempler ces badauds revenant du Monoprix, qui taillent une bavette avec le papy qui s’est récemment installé devant le distributeur de billets :

« Et vous, ça va, en ce moment ?
– Boh, on fait aller… »
‘Merde, qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire, maintenant. Non, je ne peux pas me plaindre qu’on ne trouve plus à se loger… Ah je sais !, je vais me plaindre du boulot ! Euh, non. Bon, euh, allez vite, trouve quelque chose, bordel…’
« Fais pas chaud, hein ? »
‘Et merde. ’

Après deux minutes de ce genre de traitement, le clodo a droit à sa pièce. Il l’a bien méritée, il a montré son côté civilisé, sympa et propre.

[A côté de chez moi, un clodo légendaire est mort, la semaine dernière. Il y a eu un rassemblement en son honneur, autour de la grille d’aération où il avait l’habitude de passer ses nuits. Il y avait plein de monde, des fleurs, des dessins d’enfants. Tant de monde, en fait, qu’il a fallu dégager de là l’autre clodo qui avait entre temps installé sa tente sur la ‘plaque chauffante’ (comme disent les gars du SAMU social) du Grand Mouloud. L’autre, le sans nom, ils lui ont plié sa tente et l’ont foutu dix mètres plus loin, le temps que les braves gens puissent s’émouvoir en paix, sans être assaillis par l’odeur âcre des clodos pas sympas.]

A l’échelle du monde, c’est un peu pareil, en plus pro. Ca se passe au grand jour, à la télé, sans les non-dits odieux qui condamnent malgré tout la charité individuelle à générer de l’inconfort. Là c’est propre. Il n’y a rien qui puisse s’interposer entre nous et notre générosité. Une catastrophe se produit, et pop !, notre mauvaise conscience se matérialise sous forme d’appels vibrants lancés par à peu près n’importe qui (« Salut c’est Maïté / Philippe Risoli, envoyez plein d’argent. »), tant qu’il ne s’agit ni d’une victime ni d’un bénéficiaire direct du don réclamé.

Rien à dire, ça marche. Nous donnons, tant individuellement que collectivement ; le peuple de l’Occident pratique le don avec une ferveur remarquablement homogène, je dirais même transversale : les pauvres donnent, les riches offrent, les Etat accordent de bonne grâce, les entreprises sont mécènes. Rendez-moi un clivage, là, je suis perdu.

Et puis ça ne s’arrête pas là : tout argent acquis sans subir l’embrigadement salarial, hein, par exemple tout argent gagné grâce à une idée est soumis à l’impôt sur la bonne conscience. Tu vas pas à l’usine, tu as tes matinées libres et t’es pas au RMI ? Ordure, tu as perdu le lien sacré avec la réalité quotidienne du terrain des Français. Un seul remède : il faut donner. Moins d’impôts, plus de dons. Moins d’Etat, plus d’auto-régulation. Dormez tranquilles, c’est du développement durable.

Bon, ça n’est pas toujours de tout repos. Rappelez-vous les visages sincèrement choqués des nos braves camarades de l’hémisphère nord, quand on leur a annoncé que ça y était, on avait donné assez de fric pour le tsunami, qu’il ne servirait plus à rien d’envoyer de nouveaux chèques, que ça suffisait comme ça. Il faut être honnête, c’était incompréhensible. D’habitude, une malheureuse inondation dans le Périgord, c’est « plusieurs centaines de millions d’euros de dégâts, en attendant le diagnostic des experts ». Là ce sont des régions entières qui sont ravagées, et en deux semaines on a assez de pognon pour reconstruire à l’identique, moins la décote à l’argus ? C’est n’importe quoi.

C’était l’occasion rêvée de mesurer à quel point nous sommes riches. Genre tu enfouis un village de pêcheurs indonésiens sous deux mètres d’eau salée et de cadavres, ça coûte moins cher à remplacer que le contenu de mon salon après un cambriolage. C’était pédagogique.

Oui, mais nous on voulait donner plus. On était contents, nous, tous les jours le journal de 20h commençait par un satisfecit, on était à ça de niquer les Allemands sur les promesses de dons, et puis soyons clairs, c’était noël, la fête de l’amitié entre les peuples, merde.

[C’est qu’aujourd’hui comme au temps des évergètes, le don est un signe de pouvoir. La générosité oblige. Le désintéressement démontre la grandeur. Il n’est donc pas si étonnant que ça que le fric que nous crachons à la gueule des malheureux soit parfois mal reçu. Bref.]

Les âmes charitables se sont donc offusquées, et ça n’est pas retombé depuis. Alors même que la charité est plus hip que jamais, que l’oubli de soi est devenu un sport national, les nécessiteux s’obstinent à mal accueillir la grandeur de nos âmes et/ou à faire n’importe quoi de nos grâces. C’est quand même incroyable, cette confusion, alors que tout est si simple : le Bien, c’est le don, et le don, c’est le Bien, qu’on se le dise.

C’est devenu un piège rhétorique surpuissant : les questions de ‘Qui veut gagner des millions ?’ sont devenu moins débilitantes le jour où ils ont décidé de reverser les gains à de bonnes oeuvres, subitement Bill Gates est super cool, et tous ceux qui ne donnent pas autant que lui sont des fumiers.

Quand on reproche à Steve Jobs de ne pas donner, ce qu’on lui reproche au fond c’est de ne pas le faire savoir, pas comme Gates. Sa plus grande faute, c’est de ne pas avoir respecté les nouvelles règles : peut-être qu’il donne, mais au fond on s’en fout, le problème c’est qu’il ne le dit pas, qu’il n’organise pas de gala comme Bob Geldoff ou qu’il n’a pas sa fondation comme tous les autres – Steve Jobs est une ordure, parce qu’il refuse de discuter avec les pauvres en revenant du Monoprix.

Eh oui. Nous parvenons à pardonner, irrités mais bienveillants, quand le tiers-monde s’avise de ne plus réclamer nos dons, mais s’il y a une chose qui ne passe pas, c’est une crevure de riche qui refuse de filer un peu de son fric. A cela, une raison simple : les nègres sont innombrables et tous pareils, et mal informés, hein, alors que les présentateurs de télé (qui se font offrir des téléphones portables gratuits, c’est une honte) ou les joueurs de foot (qui gagnent des sommes indécentes en courant derrière un ballon, c’est un scandale), on est capables de les différencier, eux.

[Et à partir de quand gagne-t-on des sommes ‘indécentes’ ? Quand on passe à la télé, ça paraît évident. Les sommes gagnées en entreprise (hors com’/marketing/presse) sont au contraire connues pour être parfaitement décentes.]

Il y a des comités de vigilance, j’en suis certain, dont les membres maudissent en secret, faute de pouvoir les mépriser publiquement, ceux qui paient la dime du cœur, les amis du Téléthon et les pleureuses en chef. Ils voudraient leur dire : « Bon, ça va pour cette fois. Mais vous avez intérêt à continuer de parrainer l’association pour l’hospitalisation des bébés chômeurs, sinon vous allez morfler. »

Notez qu’il n’est jamais question de l’origine de la richesse des riches – l’exemple de Gates le prouve bien – ni de son étendue. L’important c’est de donner une somme qui fait gros, genre 500 000 dollars je trouve que ça pète de donner autant, surtout écrit sur un chèque géant qu’on signe sur une scène, pour un gala quelconque – le tout huit à dix fois par an, allez, c’est pas la mort – et voilà : le reste du fric est blanchi. C’est en somme une bien belle leçon de vie, un joyeux hymne à l’immuabilité de toute chose. Les pauvres n’ont rien, c’est inextricable, les riches sont plein de blé, c’est leur droit – mais on progresse : regardez, les riches donnent.

Que cache ce championnat de vertu permanent ? J’y vois pour ma part le retour d’une bonne vieille rhétorique dévote : je te hais, salaud de riche, parce que je suis avide et envieux, et si j’achète quelques indulgences pendant le Sidaction c’est pour mieux te les jeter à la gueule. Je te hais parce que si je ne te hais pas, je comprends que c’est moi qui affame le reste du monde. Alors donne ton pognon, sale patron, sauve l’Occident, pour qu’on puisse tous retourner tranquillement vaquer à nos occupations habituelles.




Ces six derniers mois

« La conférence qui a suivi était donnée par un pédiatre comportementaliste, qui avait fait plusieurs apparitions à la télévision, un Canadien aux cheveux gris et à la voix douce, qui a proposé, à un moment donné, une journée ‘apportez votre peluche à l’école’. Et après les applaudissements sporadiques, nous sommes allés rencontrer brièvement les professeurs. On nous a montré les travaux de Robby en classe de dessin (que des paysages lunaires) et on nous a dit ce qui était positif (pas grand chose) et ce qui devait progresser (j’ai décroché). L’institutrice qui travaillait avec Sarah sur ses aptitudes au langage et à la reconnaissance des mots et au calcul élémentaire a expliqué qu’à Buckley on s’occupait des besoins affectifs des élèves autant que de leurs besoins éducatifs, et après avoir souligné que les enfants ne sont pas immunisés contre le stress, elle a suggéré que nous inscrivions Sarah et Robby à un séminaire de consolidation de la confiance en soi, et on nous a donné un dépliant rempli de photos de marionnettes habillées dans des couleurs clinquantes et de conseils relatifs aux techniques de relaxation, telles que savoir faire des bulles avec du chewing-gum (‘une respiration stabilisée produira un souffle constant’), et une liste de livres à lire sur la manière positive de penser, des textes pour aider les enfants à trouver ‘la paix intérieure’. […] On offrait aux parents des ‘paniers antistress’ qui contenaient, entre autres, un livre intitulé Une mauvaise herbe peut être transformée en fleur.[…]
Finalement, au cours de la réception dans la bibliothèque, après quatre verres d’un mauvais chardonnay, j’ai du m’excuser et quitter la réunion. »

Je me demande assez sincèrement ce que nous pouvons bien faire à nos enfants, comment nous réussissons le tour de force de leur faire oublier qu’à onze ans ils voulaient tous être cordonniers, pour nous retrouver cinq ans plus tard avec des hordes d’adolescents incapables d’écrire ou de penser mais qui veulent soudain être ingénieurs ou sociologues.

Je m’étonne d’être seul à trouver étrange le fait que les nouvelles maladies – les maladies urbaines et télégéniques, celles sans causes physiologiques facilement identifiables, type TOC, allergies… – soient découvertes puis diagnostiquées chez un nombre ahurissant de patients au moment même où leur remède est autorisé par les autorités sanitaires. Je veux dire, il n’y a jamais eu autant d’enfants avec des troubles de l’attention, des allergies au carotène et une psychothérapie par les plantes. Je ne parle même pas des adultes, à la louche je dirais qu’une personne sur deux a été médicalisée pour des problèmes mentaux (pas des maladies, bien entendu, des troubles).

De fait, la simple idée qu’on puisse faire une typologie claire et rigoureuse des maladies mentales me paraît douteuse. C’est même, quand on y pense un instant, une idée stupide. C’est pourquoi la psychiatrie contemporaine, qui fait alliance objective avec les psychothérapeutes de tout bords, fait sa promo en combinant une offensive anti-psychanalytique musclée avec une introduction de force dans l’inconscient collectif de mots vagues, imbéciles et vides de sens (stress, troubles, équilibre intérieur, bien-être) – via les talk-shows, les séries télés et les visiteurs médicaux.

[Saviez-vous qu’en France, par exemple, les médecins chargés d’autoriser la mise sur le marché de nouveaux médicaments sont payés par les labos pharmaceutiques ? Ou que les revues consacrées aux nouveaux traitements appartiennent toutes, sauf une, aux labos pharmaceutiques ?]

L’exemple le plus parlant est celui de la dépression. Il suffit de se rendre dans une pharmacie quelconque et d’y ramasser un dépliant sur le sujet pour comprendre ce que je veux dire (Vous arrive-t-il de vous sentir fatigué ? D’avoir l’impression que tout ne va pas bien dans votre vie ? Vous sentez-vous parfois démotivé ?): si vous avez un système nerveux central, pas de doute, vous êtes déprimé, et vous avez besoin d’aide, si possible de médication .

C’est globalement le même problème qu’avec les bactéries. Nous nous faisons fourguer à longueur de temps des produits désinfectants, du vernis à ongles anti-bactérien, des couches ignifugées, du fongicide pour casserole, des stylos et des sous-vêtements mithridatisés, alors même que nos intestins, nos ongles et nos bouches sont de sympathiques nids à microbes – et que c’est très bien comme ça. Un homme, c’est sale, ça transpire, ça pisse, c’est purulent et velu. C’est animal.

Les névroses, c’est pareil : elles sont là, elles sont normales, elles sont naturelles [bandes de pétasses gavées d’huiles essentielles, de magnésium et de vitamine B5]. Contrairement à une croyance encore tristement répandue, la névrose n’est même pas un effet de la modernité aliénante (je ne saurais trop vous conseiller d’étudier un peu l’histoire antique ou, mieux encore, l’histoire médiévale si vous souhaitez vous en convaincre) ; non, la névrose est un produit de la conscience. Nous pensons, pas beaucoup, dans des corps bien trop présents pour que nous puissions connaître la sérénité. Nous avons des pulsions, des instincts, et parallèlement nous nous obstinons à rationaliser. C’est intenable, certes, mais c’est comme ça.

« – Donc il prend du métylphénidate…, a dit sans effort Adam,… même si ça n’est pas vraiment approuvé pour les enfants de moins de six ans’, et il a poursuivi sur l’hyperactivité et le déficit d’attention d’Hanson et de Kane, ce qui a, bien entendu, fait dériver la conversation sur les 7,5 milligrammes de Ritaline administrés trois fois par jour et le pédiatre qui déconseillait la télévision dans la chambre du gamin et Monstres & Cie – tellement vieux jeu – et Mark Huntington avait engagé un écrivain pour aider son fils à faire ses rédactions, qui l’avait imploré de ne pas le faire parce qu’il n’en avait pas besoin. Et puis la conversation a dérivé vers les garçons disparus, un fou, une bombe à La Nouvelle-Orléans, une autre pile de cadavres, un groupe de touristes abattus à la mitraillette sur les marches du Bellagio à Las Vegas. »

Je sais comment j’étais, enfant. Violent, secret, rempli d’incompréhension par tout ce à quoi j’étais confronté. Pas encore affligé par la bêtise générale, non, en fait je cherchais sans cesse une autre explication (qui devait exister, il était impossible que les gens soient juste cons). Et les discussions à propos de ma normalité semblaient ne pas en finir, rétrospectivement je ne me souviens que des brimades et des visites chez le psy ; si vous n’êtes pas morts et si vous me lisez, tous ceux de ce temps, aujourd’hui je l’avoue : il ne faut pas croire que je n’entendais rien à vos messes-basses et à vos regards tristes, j’étais juste trop futé pour poser les questions qui auraient laissé transparaître ma vision des choses. De toute façon à chaque fois que je disais le fond de ma pensée, je sentais bien que je vous faisais peur.

[La geste de la visite chez le psy, premier épisode. J’ai deux ans et demi, je suis à la maternelle, je me bats beaucoup mais j’ai trop d’honneur pour aller me plaindre, ce qui me différencie de mes petits camarades – qui, eux, comprennent que le premier à chialer aura raison. Ma maîtresse est traumatisée par le fait que je ne l’aime pas. Elle m’envoie chez le psy, qui me demande un dessin. Je fais des gribouillages circulaires et frénétiques, quasiment à en déchirer la feuille. « Oh mais c’est très joli ce que tu as fais. Et qu’est-ce que c’est ? – Du vent, comme toi. »]

Les années aidant, j’ai appris la veulerie et la duplicité, j’ai développé des stratégies d’évitement et j’ai réussi à faire en sorte, la majeure partie du temps, qu’on me laisse enfin tranquille. Aujourd’hui, je devrais être en taule pour des choses pareilles, mais a-HA, maintenant c’est trop tard.

Vous savez, par moments je crains de vraiment perdre pied, de ne plus être capable de supporter l’incommunicabilité, l’étrangeté du monde et l’horreur ; ce sont des moments lucides mais sans envergure, et chaque fois je sais un peu trop vite que l’éducation, l’inertie, et l’amour du calme me tiendront du bon côté de la barrière.

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Et voilà, à peu de choses près, où j’ai passé les six derniers mois.