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Parfois on est pris par la lassitude, cette horreur molle mais terrible, parce qu'on sent bien la soif qui grandit et que rien n'étanche pourtant : les corps laqués et les prouesses techniques de la pornographie standard ne nous rassasient plus. La chair est devenue triste, et c'est presque naturellement que nos errances nous mènent à la pornographie amateur.

Dans le monde infiniment vaste et normalisé de la pornographie, le terme ‘amateur’ peut désigner des choses extrêmement différentes. Ce qui les rassemble, c’est une promesse : amateur c’est une marque de fabrique, un gage de qualité, un label dont le fonctionnement s’apparente à une forme de Foreign Branding — quelque chose d’un peu toc, qui fait rêver le client avec un imaginaire de pacotille.

Il n’y a pas d’AOC, ni d’organisme de certification, ni même encore de définition commune. Les productions labellisées amateur n’ont donc rien d’homogène : c’est un agrégat de catégories très différentes, et pas toujours faciles à distinguer.

Le saint grâal, c’est le ‘homemade’ : tourné par un caméscope posé sur la commode de la chambre (bonus pour les stigmates de VHSRip et le timestamp de 2003 au bas de l’écran) ou, de plus en plus, au téléphone portable — dans ce cas souvent dans une voiture ou des recoins de night club. La promesse est alors celle d’un cinéma vérité ultime, qui montre enfin ce que nous voulons tous voir : l’intimité.

Ces amateurs-là se regardent et se parlent, ils s’interrogent du regard et s’impatientent, leur téléphone sonne, ils gardent leurs chaussettes, ils tombent du lit et débandent. C’est pas très pro tout ça. Mais cela signifie aussi que lorsqu’ils crient, leur plaisir est réel. Lorsqu’ils baisent de telle ou telle manière, c’est ce qu’ils voulaient — et non la vision d’un réalisateur. Ils n’accrochent jamais le regard du caméraman, même une fraction de seconde, parce qu’il n’y en a pas. Le camescope posé sur la commode c’est leur jouet, c’est eux qui font le film et si tu es invité à voir, c’est uniquement dans la mesure où ça les excite.

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A l’autre bout du spectre, on trouve le porn qui n’a d’amateur que le nom. Scénario-type : une équipe de rigolos part en 4×4, drague une fille à la station service, et la ramène dans une chambre d’hôtel. Quelle chance incroyable : c’est une porn star !

Il y a quelques mois, un sketch américain sur le porno pour femmes remarquait qu’on devrait plutôt envoyer des femmes dans des 4×4 pour ramasser des hommes dans la rue – ce serait nettement plus réaliste. On aurait peut-être même une chance d’y trouver un peu plus de réel.


Pour l’instant, rien de réel là-dedans. On aura compris que ce porno ‘pro-am’1 représente en fait une sorte de gonzo re-scénarisé — étrangement, un retour à la sophistication (on scénarise) justement pour avoir l’air improvisé. Finalement c’est peut-être du point de vue économique que le terme pro-am fait le plus sens : on voit bien que leur position n’est pas celle de l’amateurisme, mais plutôt celle des indépendants par rapport aux studios, si on veut faire la comparaison avec le cinéma. Ils ont des moyens, mais pas ceux des industriels du spectacle. Plutôt que des amateurs, ce sont des artisans.


1. Le terme est cocasse : c’est une nomenclature héritée du sport automobile.


Entre les deux, entre les vidéos volées et les productions professionnelles déguisées en amateur, on trouve toutes les variations possibles et tous les degrés de sincérité et d’amateurisme imaginables. Les situations fluctuent beaucoup — les modes changent très vite, essentiellement, je pense, parce que quand quelqu’un trouve une formule qui marche financièrement, tout le monde le suit.


Comme on le voyait pour les pro-am, c’est d’ailleurs souvent le rapport à l’argent qui détermine le positionnement des amateurs — le rapport de certains à l’amateurisme confinant parfois à l’idéal olympique. Jusque récemment, on trouvait par exemple un certain nombre de blogs amateurs français qui refusaient toute monétarisation, par choix éthique. Aujourd’hui ces amateurs à l’ancienne, typiques du début des années 2000, ont tendance à disparaître2.

Progressivement, leur position est devenue de plus en plus difficile à tenir. Comme une caricature de ce qui arrivait au même moment sur les blogs tout public, la blogosphère porno s’est écroulée sur elle-même : afflux de visiteurs et ouvertures en masse de nouveaux blogs, qui étaient fermés ou laissés à l’abandon après trois posts, spam et trollage dans des proportions délirantes, invasion de l’argent, des Allopass et des pop-ups, jusqu’à ce que ça ne vaille plus la peine de se casser le cul à passer ses week-ends sur Dreamweaver. J’extrapole, hein, mais à partir de 2007-2008, en gros, il était difficile de ne pas percevoir le climat de grande lassitude chez les vieux de la vieille.


2. Ah !, les musique de fond en autoplay, les ‘galeries’ solo ou à deux, les filtres Photoshop, les séances en studio avec Sandrine Sauveur ou en pleine campagne, au beau milieu d’une balade… Tout cela relèvera bientôt de l’archéologie. C’est pour leur rendre un dernier hommage que je tiens ‘Sois naturelle‘.


Tout naturellement, les pulsions exhibitionnistes se sont redirigées ailleurs. On se lasse et on vieillit : place aux jeunes, c’est le mouvement du monde. Un exemple : dans la deuxième moitié des années 2000 est apparu un site tout à fait intéressant en Allemagne, Privat Amateure. Ce site permet aux internautes de partager leurs vidéos contre de l’argent, pratiquement sans compétence technique. La différence la plus flagrante est peut-être le fait que les blogs de cul première génération (comme n’importe quelle communauté web) s’organisaient spontanément en petits clusters, en fonction des affinités entre les blogueurs (rapport au pognon, photos plus ou moins hard, fétichisme en commun, etc.). Sur Privat Amateure et tous les autres sites du même type, il n’y a pas à produire le moindre effort d’intégration à une communauté. La dynamique à l’oeuvre est plus profonde et complexe qu’une simple professionnalisation : c’est une rationalisation, un véritable taylorisme du cul amateur. Parfois il y a même une forme de starisation : les plus germanistes d’entre vous pourront aller voir cette interview d’une ‘amateure’ réalisée sur une chaîne de télé mainstream, il y a quelques années

Pour du moins anecdotique, on se tournera vers des sites de webcam type myfreecams. Ces usines à cam, très professionnalisées et avec des règles strictes, ont quelque chose de terrifiant (ça m’évoque toujours un peu des poulets en batterie), mais au moins on ne peut pas les prendre en défaut de réalisme : ce qu’on y voit se déroule en direct, et on peut même communiquer, interagir. Je ne peux guère en dire plus parce que ce n’est pas ce qui m’intéresse — à mes yeux la webcam est à la pornographie amateur ce que la télé-réalité est aux séries télé — mais d’autres en ont fort bien parlé.


Finalement le meilleur moyen qui reste pour trouver des photos vraiment amateur, c’est encore d’aller sur /r/gonewild, la section de reddit où les utilisateurs du site peuvent se montrer tout nus3.

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Un jour je suis tombé sur un débat de fond : la question était rien moins que la nature de la pornographie. C’était dans les commentaires d’un tracker torrent spécialisé. Sur la page correspondant à un film de cul ‘standard’, non amateur, un visiteur se plaignait de ce que les seins de l’actrice étaient refaits, les positions adoptées absurdes, et le plaisir manifestement feint, ou en tout cas surjoué. Tout cela lui semblait faux, et donc absolument pas excitant. C’est au fond une position relativement consensuelle, pas très éloignée de la ligne classique des intellectuels français, qui reprochent toujours à la pornographie son caractère ‘mécanique’4.


3. Ca va du plus suggestif au plus hard. Attention par contre, un certain nombre des photos postées sont en réalité des photos volées ailleurs, dans le seul but de troller. Ca déborde le cadre de cet article et mes compétences, mais /r/gonewild mériterait l’attention des sociologues — il s’y noue des intrigues et des jeux d’influence complètement ahurissants.

4. On parlera de ‘ligne Télérama’.


Dans le coin opposé, un second visiteur affichait un désaccord complet et même revendicatif. Il disait en substance : « Si je veux du réel, je vais baiser. Là c’est de la pornographie, et je veux qu’elle soit parfaite. Je veux que ce soit faux. » On peut discuter de l’image de la ‘perfection’, mais il y a quand même quelque chose à creuser dans cette histoire du désir de fausseté.


En vérité les attentes du spectateur sont très ambiguës. On est attiré par la promesse du réel, du cri qui sonnera juste — et parfois on tombe face à un peu trop de réel. Nous voulions des corps simples et imparfaits, et non pas banals et répugnants. Nous voulions des étreintes moins acrobatiques, mais nous ne les voulions pas monotones. Bref on veut des gens normaux mais séduisants, et on veut qu’ils baisent réellement, mais pour la caméra5.


5. Il y a aussi tout le sous-genre ‘voyeur’, filmé en caméra censément cachée. Ca dépasse mon propos, mais j’en profite quand même pour rappeler, à tout hasard, que filmer quelqu’un à son insu et le diffuser sur le net est un délit.


Il y a donc une sorte d’ambivalence quand les clips s’éloignent des canons habituels : de la déception quand la sexualité représentée paraît trop simple, trop basique, ennuyeuse ; et dans le même temps, avec l’effet de réel qui se crée, l’assurance qu’il y a de la passion, une certaine synergie entre les personnes filmées — l’intimité.


Parfois sur les forums ou les trackers torrent où l’on s’échange des vidéos porno, les internautes font vibrer cette corde pour justifier ou excuser la banalité apparente de la vidéo qu’ils partagent6 : ‘Attention, si vous vous fiez seulement aux captures d’écran, ça a l’air chiant à regarder, mais il y a de la passion, il y a une alchimie entre eux. Je vous jure ça change tout.’

La banalité est excusée s’il y a de la passion : un peu moins de spectacle, un peu plus de réel, finalement les internautes sont des midinettes. Pourtant, pour prendre un autre exemple, les clips amateurs BDSM ont peu d’attrait mainstream : ils sont beaucoup trop brutaux pour le spectateur lamba, qui connaît seulement du SM ce que le JT de TF1 et Marc Dorcel ont bien voulu lui en donner à voir. Il veut bien une petite fessée et des nipple clamps, mais il aura plus de mal avec les hématomes verdâtres et les cris de douleur qui n’ont plus rien de feints. La distance est bien trop grande entre ce que nous imaginions et ce que nous constatons : nous voulions un peu de réalisme, oui, mais certainement pas du réel.

La pornographie amateur nous donne des effets de réel et pas le réel, le sentiment de l’intimité mais pas sa vérité, l’image et pas la chose en soi.

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Je parlais tout à l’heure des productions pro-am, qui ne présentent que les signes de l’amateurisme, mais ce n’est pas le seul renversement à l’oeuvre. Dans les vidéos qu’ils tournent, les amateurs calquent leurs pratiques sexuelles, leurs positions, leurs attitudes sur celles des porno-stars. Comme en retour, il y a contamination de l’amateur par le professionnel, et du coup on ne sait plus trop bien ce qu’on regarde, au juste. Pourquoi les gens baisent comme des porn stars ? Ah tiens ils font comme ça ? C’est normal ? Tout le monde fait ça ? Mais alors pourquoi je ne fais pas ça, moi ? Peut-être qu’à trop nous ressembler, les amateurs sont plus normatifs encore que les porn stars.


6. J’ai une passion coupable pour les textes de ce type. On y trouve souvent une rhétorique de camelot mâtinée de blagues de cul et de métaphores douteuses :

« This is the real deal. A secretary blowing her boss in a hotel room. The are obviously in a hotel (you can tell from the door knob thingy), and she definitively doesn’t want her face to appear on camera (she doesn’t look directly at the camera and keeps her face near his body the whole time) – and yet she still lets the guy film her. How much power / leverage do you have to have over a girl to get her do that?

Shame and intimacy, both of them are lacking in porn – and this scene delivers plenty of it. This is probably my ‘favorite scene evar’. »


Sur McSweeney’s Internet Tendancy, une jeune femme tient une chronique sur son métier de journaliste spécialisée dans la pornographie. L’an dernier, elle consacrait une livraison au culte que semblent vouer les pornographes mainstream aux french manucures :

Who on earth would go into a girl-girl scene with giant—square-tipped for Christ’s sake—fake nails on, and think, « Oh, this was a good idea »? When is the last time any of you saw an honest-to-god, real life lesbian with long, much less square, fingernails? Never, right? Ever wonder why? […] Grrr… I cannot handle it. It’s yet another symptom of porn’s willingness to misrepresent human sexuality and manipulate our perceptions of what looks sexy for the sake of… what?

Peut-être que c’est ça que voulait dire le tenant de la « perfection » tout à l’heure : ces ongles interminables et ces corps post-chirurgie, ces tatouages et ces cris ridicules, tout ce qui distingue la porn star de la femme « normale » participe de la mise à distance. C’est un code comme un autre, un costume de music hall : non pas la perfection, mais le signe de la perfection.

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L’an dernier, sur reddit, un cameraman très expérimenté en matière de pornographie répondait aux questions des internautes. Lorsqu’on lui demanda ce qui était le plus surprenant, le plus inattendu, ce que l’équipe voit mais qui échappe complètement au spectateur, il répondit simplement : « l’odeur ».