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Un soir, l’idée a germé dans la tête d’un de mes amis de voir un film de monstre – plus spécifiquement un film avec un animal géant. Notre choix s’est assez rapidement arrêté sur Mammoth. Nous ignorions encore les conséquences profondes que ce simple choix allait avoir – mais chut !, n’anticipons pas.

Nous lançons le film, et là je dois dire que la première scène nous surprend beaucoup. On y voit une famille new-yorkaise ou assimilée, dans un grand loft à parquet / murs blancs / objets en plastique aux couleurs acidulées. Le père, la mère, l’enfant : ils jouent, rient, mais c’est à peine si on distingue le son de leurs voix. L’image est léchée, bizarrement froide, et baigne dans la lumière artificiellement chaleureuse des soirs d’hiver – progressivement, la caméra s’éloigne de l’action et l’ambiance vire à la mélacolie : un drame se prépare, maintenant c’est sûr. Ce qui est fascinant, c’est qu’il n’y a pas le moindre indice qu’un mammouth zombie va bientôt faire son apparition pour aspirer l’âme des protagonistes avec sa grosse trompe crochue. Je suis enthousiasmé par tant d’audace – c’est certainement la scène d’ouverture la plus inventive que j’ai jamais vue dans un film de monstre à faible budget.

Rendez-vous compte : une entrée en matière pareille, c’est un pied de nez superbe à ce cinéma indé / arty / propre sur lui qui ne veut plus filmer grand chose d’autre qu’une douleur existentielle dont (je ne sais pas vous, mais moi en tout cas) on se contrefout. Quelle joyeuse insolence ! On attend l’accident de voiture ou le cancer ou le chômage, eh bien non : c’est un démon mammouth récemment décongelé qui viendra troubler le bonheur de ce charmant couple de trentenaires heureux à en baver par terre. Je jubile intérieurement, anticipant sur le moment qui verra une énorme bête préhistorique transformer en tas de cure-dents ce putain de salon Ikéa, piétiner les étagères remplies de romans contemporains et de cartes postales, et finalement – qui sait ? On peut rêver – empaler toute la famille d’un preste mouvement de la défense, pour s’en faire un ornement. Je souris sans discontinuer, victime heureuse et consentante de la cruauté du réalisateur, qui étire sa scène à l’infini pour retarder l’arrivée de l’attraction principale.


Au bout de dix minutes de ce traitement, il a tout de même bien fallu reconnaître que le mammouth commençait à se faire attendre – normalement, même dans les films de monstre à phase d’introduction anormalement longue, on a droit à un vague signe que la catastrophe approche.1 Là, rien. Pris d’un doute, j’ai discrètement sorti mon téléphone de ma poche pour une petite vérification sur IMDb, et il ne m’a pas fallu très longtemps pour découvrir que nous avions, sottement, confondu Mammoth avec Mammoth.


1. Généralement un plan sur un coin de la pièce négligé par le personnage au moment de son inspection de routine, avant d’éteindre la lumière, sur une musique sinistre et un peu ridicule.


Ne vous inquiétez pas, l’erreur fut rapidement réparée, et nous avons pu voir le film initialement programmé.2 Mais au fond, ce n’est pas là l’essentiel. Ce qui compte, c’est qu’au cours des dix minutes où j’ai pu croire que le mammouth allait arriver, j’ai été vengé de toutes ces heures passées à me faire chier devant les pensums interminables d’auteurs bouffis et bien décidés à m’exposer leur théorie sur la condition humaine. Rétrospectivement, ce mammouth purulent, abject et sans doute malodorant s’est imposé comme la représentation parfaite de mon exaspération face à Rosetta enlevant et remettant ses ignobles bottes, pour ne prendre qu’un seul exemple ; le pachyderme zombie, c’est l’incarnation de la rage de celui qui doit subir les grandes leçons et les sinistres messages de tous ceux qui ont apparemment oublié que dans la fiction, il faut commencer par raconter avant de chercher à dire.


2. Film qui, par ailleurs, était un désastre : l’hybridation tentée, en réalité, était film de monstre + comédie familiale touchante, avec le père absent qui reconquiert sa fille en la sauvant du méchant mammouth mutant. Calamiteux.


De là, la solution est simple et elle n’est même, à bien y réfléchir, que l’ultime étape de l’évolution qu’a connu notre mode de consommation des films dans les trente dernières années. La VHS nous a permis de regarder les films quand on le voulait, sur un petit écran tout pourri, et même de faire pause en plein milieu pour aller pisser. Le DVD est allé plus loin : avec le chapitrage, il nous permet de zapper les passages chiants sans avoir à regarder l’image déformée par l’avance rapide, et il amène la VOST jusque dans les derniers retranchements de la France profonde. Avec le combo blu-ray / projecteur, on atteint un nouveau stade, puisqu’il n’y a pratiquement plus de pénalité en termes de qualité d’image à regarder les films chez soi plutôt qu’au cinéma. Bien. Il ne reste plus qu’une marche à gravir, désormais : l’ajout d’un bouton ‘Mammouth’ sur nos télécommandes. Tu allais prendre une pose accablée et tenter de me dire, avec toute la profondeur insondable et humide de tes yeux de cocker récemment châtré, ce qu’est la condition humaine ? CHPLEUARF : éclaté par un mammouth-zombie. Et voilà le travail.

C’est moderne, c’est cathartique, c’est mash-up et décalé, irrévérencieux et tout, en un mot c’est l’avenir : le mammouth. Regardez en vous-même et posez-vous la question : quel film pourrait bien ne pas bénéficier de l’intervention d’un mammouth extra-terrestre mort-vivant ?

Certes, on me signale dans mon oreillette que le dernier cinéaste à avoir essayé de sauver lui-même son film de l’abysse en appuyant sur le bouton ‘Mammouth zombie’ est Roland Emmerich, dans 10000 BC, et que le résultat n’a pas été très concluant – en substance, le climax le plus ridicule de ces cinq dernières années. Mais il faut dire aussi qu’il ne sait pas s’arrêter : dans le même film, il appuie frénétiquement sur les touches ‘Autruche carnivore’ et ‘Tigre géant à dent de sabre’.


Ma conclusion précédente ne s’en impose donc qu’avec plus de force : la grande mutation entamée avec l’arrivée du magnétoscope, et contre laquelle les auteurs récriminent en permanence3, peut enfin s’achever. Aux chiottes, l’auteur, oui. Le spectateur est clairement le seul qualifié pour décider de l’opportunité de faire intervenir un mammouth.


3. Je pense en particulier à la citation mille fois ressassée, de Truffaut ou équivalent, disant qu’on lève les yeux vers l’écran de cinéma, alors qu’on les baisse pour voir la télévision.