L’éducation

Posted by on Mai 8, 2016

Un mot d’abord :

J’ai été élevé par des parents féministes. Au quotidien ça se traduisait notamment par le fait que ma mère était la personne la plus occupée du foyer, celle dont il fallait s’accommoder, celle qui avait le rôle héroïque. Mon père faisait les courses, le diner, s’occupait de moi, tandis que nous attendions interminablement qu’elle rentre de l’une de ses innombrables réunions. Quand j’ai grandi, j’ai eu droit au récit des faits d’armes, le MLF, les manifs, les cars pour avorter en Angleterre, la totale – et puis les récits exemplaires sur le sexisme au quotidien, les stéréotypes, la misogynie d’autant plus pernicieuse chez les gens de gauche qu’ils se croient du côté du Bien.

Aujourd’hui, il est de bon ton de se moquer des féministes militantes (et je concède qu’elles sont souvent agaçantes ou désagréables à lire), mais c’est bien grâce à leurs vérités déplaisantes que j’ai pu constater que la meilleure volonté de mes parents n’était pas parvenue à m’immuniser magiquement contre le sexisme, comme je l’ai longtemps cru.

– et voilà qui constitue une préambule adéquat à un texte sur ma tentative pour donner à mes enfants une éducation féministe.

(Quant à ma compagne, féministe aussi, il ne m’appartient pas de raconter sa vie ou de parler à sa place. Pour les besoins de ce texte je peux simplement vous dire que nous prenons ensemble les décisions concernant l’éducation des enfants. Je parlerai en mon nom, mais les choix sont les nôtres.)

Nous avons un fils (quatre ans et demi) et une fille (elle aura trois ans cet été). Ils sont gentils, intelligents et en bonne santé, ça facilite les choses. Il n’y a pas vraiment de grands principes. Nous essayons de les élever pragmatiquement, et plutôt par nos actes que par nos discours (même si les discours auront leur utilité, un jour).

J’ai eu la chance de pouvoir être très présent pendant leurs premières années, à peu près autant que leur mère. Elle ne les a pas allaités, et on s’est donc partagé les biberons et les tours de veille dès le début. Ce partage de rôles s’est soldé par le fait qu’ils ont tout deux traversé une période (vers 1 an, un an et demi) où ils nous appelaient indifféremment « mapa ». On l’a pris comme un signe de réussite.

Je fais les courses et la cuisine du quotidien, ma compagne la lessive, j’amène les enfants le matin, ma compagne les récupère le soir, on se partage la vaisselle, le rangement et le ménage. On lève un jour chacun le week-end, on alterne la lecture du soir. Par moments j’ai beaucoup de travail et je me repose sur ma compagne, et par moments c’est l’inverse. Ca n’est pas parfait, (full disclosure) j’ai encore des efforts à faire sur le ménage, mais c’est de mieux en mieux. L’important pour nous, c’est que le partage leur semble naturel.

Nous ne ramenons rien au fait que ma fille est une fille et mon fils un garçon, ni au fait que je suis un homme et ma compagne une femme. Nous sommes tous les quatre des individus, ni enfermés dans un rôle, ni interchangeables, avec chacun des occupations et des envies valables.

Il ne s’agit de pas de traiter nos enfants de manière indifférenciée. On essaie de comprendre leurs besoins spécifiques, d’être justes, de ne pas sombrer dans un égalitarisme d’apothicaire (« ton frère a eu 128 g de purée, il n’y a pas de raison que tu en aies 135 ! ») qui ne sert qu’à nourrir les rancoeurs. C’est difficile.

La sphère privée, ça va encore. C’est dès qu’on se frotte au monde extérieur que les choses se corsent. Il faut inlassablement rappeler que non, les filles ne sont pas ci ni les garçons ça, quand ils rentrent de l’école ou de la crèche soudain munis d’une nouvelle certitude. C’est compliqué de ne pas se crisper, de ne pas prendre le contrepied systématique, face à ce qui nous apparaît souvent comme des idioties. Par moments c’est difficile de ne pas leur dire qu’on est cernés par les cons, parce que c’est ce qu’on ressent (par exemple quand on va lire les infos). Malgré tout, on voudrait ne les élever ni en dehors de la société, ni contre elle – ça ce sera leur propre choix -, justement pour leur donner les moyens de faire leurs propres choix, le jour venu.

En attendant, il s’agit de naviguer entre des impératifs contraires, trouver un chemin entre la résignation et le dogmatisme, élever nos enfants selon nos valeurs sans qu’ils n’aient à souffrir pour des principes qui ne sont pas les leurs.

C’est très abstrait, et puis d’un coup des questions simples, très concrètes se posent. Ca va se jouer sur les vêtements, par exemple. Est-ce que nous devons refuser les robes superbes, souvent roses ou fleuries, qu’on nous prête pour ma fille ? Ben non, elle a le droit d’être bien habillée et de se trouver chic. Est-ce qu’on va l’empêcher de grimper aux arbres parce que ça va tâcher sa robe ? Certainement pas. J’ai vu trop de petites filles gênées par les tenues complexes dont elles étaient affublées, alors qu’elles auraient voulu courir et sauter partout, elles aussi. Globalement : nous refusons de la brider (et ça tombe bien parce qu’elle ne se laisserait pas faire de toute façon). Ici encore, il s’agit beaucoup de ne pas faire.

Mon fils porte du rose aussi, évidemment. On ne va pas le priver. Un moment il avait même décidé que rose, c’était sa couleur préférée, et qu’il ne voulait plus manger que dans de la vaisselle rose. On faisait de notre mieux pour lui faire plaisir. Mais au bout de deux mois à subir l’étonnement permanent de tous ceux, adultes et enfants, à qui il l’annonçait fièrement, il a fini par rentrer dans le rang et proclamer son amour du bleu. C’est une broutille mais on voit déjà à l’oeuvre la dynamique sournoise qu’on retrouvera chaque fois.

Un exemple récent. Mon fils est donc en moyenne section de maternelle. Il rentre chaque soir avec les jambes couvertes de bleus et tous ses pantalons sont troués aux genoux. C’est tout à fait normal pour son âge. Je me souviens bien, moi aussi j’ai eu 4 ans. Avec ses copains, ils jouent beaucoup à la bagarre. Ca aussi je me souviens bien.

On peut épiloguer à n’en plus finir sur les raisons qui poussent les jeunes garçons à jouer à la bagarre. C’est amusant. C’est difficilement évitable, vu la culture dans laquelle ils baignent (chevaliers, robots géants, policiers, pirates, voilà les héros qu’on leur donne). C’est un prolongement somme toute logique des sports d’équipe. Peu importe.

Evidemment, on lui dit que c’est mal de se battre. Qu’il ne faut pas. Sa maîtresse le lui dit aussi. Je suis bien certain que d’autres parents en disent autant à leur enfant, mais évidemment ça ne change rien. Rien ne peut changer si tout le monde ne s’y met pas en même temps.

Un jour, mon fils est rentré avec le tibia tuméfié. Il avait du mal à marcher, mais il ne voulait pas se plaindre. Il avait voulu bien faire, arrêter de se battre, mais sans arrêter de jouer avec ses copains pour autant. C’est lui qui s’était fait dérouiller, du coup.

Après ça il a préféré s’exclure du groupe que de devenir un souffre-douleur. Il a joué plusieurs semaines avec les filles, au calme (à quatre ans, les filles sont déjà reléguées à l’intérieur), découvrant une autre manière de faire. Et puis un jour ses amis sont revenus le chercher. Alors maintenant il retourne jouer avec eux, mais toujours en refusant de se battre. Il joue aussi avec les filles, qu’il adore. Il en est très fier, nous aussi, et en même temps je dois bien avouer que tout ça m’attriste terriblement. On ne l’aura pas protégé du monde bien longtemps.

Mes enfants ont eu la chance d’avoir une crèche formidable, toute petite, avec un personnel intelligent et ouvert. Je rigolerai moins quand ma fille entrera à l’école en septembre et qu’elle voudra soudain des diadèmes et merdes Disney. Je rigolerai moins mais je tiendrai bon – élever nos enfants dans la société, sans faux enthousiasme, en essayant de comprendre ce qui leur plaît dans les merdes qui les attirent, sans leur cacher ce que j’en pense mais en leur offrant aussi des alternatives – la Pat’patrouille ET Shawn the Sheep, des robes de princesse ET des legos.

Ne pas oublier que j’ai eu trois ans, moi aussi, faire l’effort de me souvenir de comment c’était, et garder en même temps à l’esprit ce que j’ai appris depuis.

Je rigolerai encore moins quand mes enfants seront au collège, quand il faudra inscrire ma fille à des cours de self defense sans la terrifier, et qu’il faudra vraisemblablement expliquer à mon fils que ses amis sont des boeufs machistes et qu’il n’a pas d’obligation à se comporter comme eux – le tout en affrontant le mépris, l’agacement et l’incompréhension qui se liront sans doute dans leurs yeux. Et puis il faudra avoir l’horrible discussion sur le viol, un jour, avec chacun d’eux. Sans doute plus tôt que je ne l’imagine.

J’ai néanmoins l’espoir que si on tient bon d’ici là, le gros du travail sera fait. J’ai l’espoir que mon fils ne se comportera pas en bourreau, ni ma fille en victime, et qu’on n’aboutira pas non plus au résultat inverse à force de corriger le tir. Je voudrais que mon fils laisse parler les filles et ne méprise pas leurs inquiétudes. Je voudrais que ma fille n’ait peur de rien. Je voudrais que mon fils soit suffisamment sûr de lui pour n’avoir jamais envie de rabaisser qui que ce soit. Je voudrais que ma fille ne se sente jamais impuissante ni désarmée. Je voudrais que tout ça leur paraisse aller de soi. Je voudrais les amener l’un et l’autre au même point (celui où ils pourront nous dire merde et voler de leurs propres ailes), mais je sais qu’il ne faudra pas passer par les mêmes chemins, parce qu’ils sont différents et parce que la société ne les accueillera pas de la même manière.

La suite, à vrai dire je préfère ne pas trop y penser. Je me contente de savoir que nous continuerons de faire obstinément ce qui nous paraît être juste.

ø

Photo : Francesco Bertocci

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