Le déconfinement

Posted by on Avr 22, 2020

© Nuova Neon Group 2

On répare nos maisons et on ressort les jeux de plateau et on apprend à coudre et à faire du kombucha, c’est fou comme on a la patience nécessaire pour vivre notre meilleure vie depuis qu’on sait qu’on sortira jamais.

C’est vrai qu’on a eu un bref moment de panique, mais on s’est adapté, remarquablement vite, comme si le virus c’était tout ce qu’on attendait pour basculer définitivement vers l’holosphère. C’est dangereux de sortir faire ses courses, restez chez vous bordel ? Pour les introvertis et les travailleurs du numérique (c’est pareil), c’était une aubaine. On avait des solutions pour tout. Netflix et Amazon et Deliveroo et Pornhub étaient déjà là pour les besoins primaires, et on a vite pensé à Twitch et Zoom pour le reste.

Terminé, le métro puant et la queue au food truck et les fouilles à l’entrée des concerts, fini l’école qui gâchait le haut potentiel de nos enfants, tout à la maison, au fond c’est nettement mieux. On est devenu plus efficace et serein maintenant qu’on n’a plus à supporter la vue des pauvres sur nos trajets, ni celle de nos collègues une fois au bureau.

C’est loin tout ça, maintenant, autant ne plus y penser. On sortira jamais, de toute façon.

Ce serait irresponsable, tu comprends. Les gens sont indisciplinés, sans contrainte ils font n’importe quoi, regarde ce qui se passe en ce moment. Tu as vu un peu le 93 ? Franchement autant rester CHEZ VOUS BORDEL.

Attention, hein, on ne se laissera pas abattre. Il y aura des start-ups pour tout. Pour les masques “grand public” (lol), pour les drones de la police, pour la surveillance des résidences secondaires, pour la décontamination périodique des rues et des hôtels et des magasins et des moindres surfaces planes. Des services hyper réactifs nous loueront des esclaves partagés, dûment masqués et munis d’une certification éthique, qu’on pourra envoyer faire nos courses et chercher nos colis et nos sushis.

L’acrimonie sera bientôt féroce entre classes laborieuses et travailleurs de l’abstrait, les masqués et les planqués, à la surprise complète des planqués, qui pourtant applaudiront fidèlement à 20h. On créera des jours dédiés. Lundi et vendredi pour les professionnels de santé, mardi pour les livreurs, mercredi pour les personnels des supermarchés, jeudi pour la police, samedi pour les pompiers, et puis dimanche pour saluer le courage et l’abnégation de ceux qui restent enfermés. Vous pourrez vous applaudir vous-mêmes parce que vous êtes un public formidable. Il y aura un code couleur scandé par la Tour Eiffel. On aura les noms de ceux qui n’applaudissent pas.

Tout l’attirail numérique de communication sécurisée, développé pour les révolutionnaires de pays lointains, sera principalement utilisé par les gens qui se feront livrer de la coke. Ils s’imagineront subversifs. Il y aura moult tribunes imbitables sur lundimatin.

Il y aura des mécontents, mais globalement ils seront cantonnés sur Facebook. On en arrêtera quelques uns, de temps en temps. On prendra plus la peine d’autoriser les manifs. À quoi bon ? C’est pas comme si on allait sortir un jour.

Il y aura aussi, certes, des gens qui s’en foutront des « gestes barrière », qui penseront que c’est un attrape-nigaud ou un complot du grand capital, ou tout simplement un aveu de faiblesse, parce que c’est pas le virus qui va éradiquer la connerie. Mais globalement, tout le monde se tiendra. On n’aura pas trop le choix.

Les flics seront partout. Ils contrôleront nos courses, nos postillons, notre téléphone, nos moindres motifs. On s’habituera fort vite.

Ce sera partout Berlin-Ouest, une infinité d’enclaves adjacentes. D’ailleurs on créera des ponts aériens pour recommencer à assouvir le besoin touristique, sinon on n’arrivera jamais à rapatrier vers leurs appartements ridicules les Parisiens enfuis dans la France profonde. On attendra sagement notre coupon annuel de voyage d’agrément. Le jour J, on traversera un par un des aéroports entièrement robotisés pour aller s’asseoir dans l’avion, sous de petites tentes à oxygène individuelles. Celles des enfants seront décorées. Sur place il faudra signer d’innombrables attestations sur l’honneur, une tous les matins, et puis on aura des tests buccaux avec chaque cocktail.

Petit à petit, tous les boulots abstraits seront délégués à des machines. On oubliera. Il y a vingt ans de séries en tout genre à rattraper pour ceux qui s’ennuieront.

On n’aura plus jamais le droit de faire du vélo, sauf pour livrer du McDo, et même là il faudra un permis, un casque, une feuille de route. On sait bien qui sont les dangers publics et les subversifs.

On aura des laisser-passer sur smartphone pour se rendre à nos rendez-vous Tinder, une fois par semaine, par dérogation accordée par la préfecture, sur présentation d’un test sérologique négatif. Il y aura des affiches pédagogiques avec des anticorps hallebardiers gardant l’entrée d’un lupanar. Durex fabriquera du lubrifiant hydroalcoolique aromatisé.

On aura toujours le droit de boire, évidemment. On va s’organiser. Il y aura des comités à n’en plus finir, des commissions pour le rétablissement de la convivialité, la sauvegarde des traditions, et plus généralement la sécurité sanitaire de l’alcoolisation collective. Il y aura des parois en plexiglass. Face aux vrais défis, la nation a toujours su faire front. Les nuitards impénitents trouveront toujours un moyen d’aller danser. Il y aura des copinages et des chemins mal surveillés et des regards détournés, pour que la vie continue.

ø

Illustration : Des prototypes de parois en plexiglass de l’entreprise italienne Nuova Neon Group 2, vus un peu partout sur le web la semaine dernière.

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