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L’alcool

Posted by on Août 29, 2017

Le vendredi soir, j’ai retrouvé instantanément toutes les raisons pour lesquelles j’aime boire. Le contact soudain facile avec des inconnus, la verve inépuisable, la soif de danser, d’écouter et de connaître, les petites imprudences sans conséquences, les discussions complexes menées en s’entre-hurlant à l’oreille pour couvrir la musique.

Je n’avais pas mis les pieds dans cette maison depuis 10 ans et j’étais passé à autre chose, mais manifestement tout le folklore était resté là à m’attendre fidèlement : les types fin saouls qui se matérialisent soudain pour offrir des shots de tequila, ceux qui sont perpétuellement en train de rouler des joints ou de les fumer, la sono débile, les parties de baby foot ou de Mario Kart qui se chargent soudain d’enjeux fort graves, tout le monde dans la piscine aux premières heures du jour. Il y avait même d’authentiques jeunes, qui ne savaient sans doute pas lire la première fois où j’ai vidé des cocktails autour de la table à laquelle ils étaient présentement assis – des jeunes, dis-je, 25 ans et tous leurs cheveux, impressionnés par nos vies de vieux, nos années et nos enfants, des jeunes tout à fait intéressants et sympathiques mais manifestement séparés de nous par une frontière indéfinie, quoique composée pour partie au moins de gras abdominal – et tandis que je les regardais danser et se séduire et rire, je n’avais guère d’autre choix que de penser, moi aussi, à mes enfants et à mes années.

Et à l’alcool. Je ne comprends plus bien pourquoi je bois.

Je crois que mes doutes ont commencé au printemps dernier, à Nantes. On était dans un AirBnB entièrement décoré à la gloire de l’alcool. Ricard, sangria, whisky, que sais-je : il y avait des verres, des posters, des vieilles pubs, et tout le nécessaire pour faire boire 15 personnes, dans un appartement de 25 m² dont c’était apparemment l’unique raison d’être.

Plus loin à Nantes il y avait des bars incroyablement sympa partout, des tessons et des bouteilles vides dans tous les coins. Manifestement les gens y boivent partout et tout le temps. Je ne blâme pas spécialement les Nantais, c’était exactement la même expérience à Montpellier, quelques semaines plus tard. A Paris aussi, j’ai été très surpris en prenant le métro en soirée, au milieu de la semaine, et de me trouver entouré de gens bourrés. Et qu’on n’aille pas croire non plus que c’est un problème de jeunes urbains décadents. A la campagne, les caddies des vieux sont pleins de pastis et de whisky de troisième zone en bouteilles de 2L.

Au printemps dernier, j’ai aussi vu Belgica, de Felix van Groeningen, dont une scène m’a particulièrement marqué.

Le film entier se passe dans un bar, le Belgica, d’abord fréquenté par de vieux poivrots et des étudiants soiffards, toute la troupe des nuitards avinés que je ne pouvais que reconnaître, pour lui avoir appartenu du temps où j’étais étudiant ou vaguement journaliste. Bref. Le Belgica décide de monter en gamme, et la troupe des ivrognes se voit bientôt rejointe par des jeunes plus propres sur eux, mais non moins assoiffés.

A un moment, donc, la copine d’un des deux propriétaires du bar lui annonce qu’elle est enceinte. Il est ravi mais elle le détrompe vite : elle n’a aucune intention de garder l’enfant. "Tu crois vraiment que je vais passer encore longtemps mes soirées à t’attendre interminablement pendant que tu sers à boire à ces poivrots ? Qu’est-ce qu’ils font là, d’ailleurs ? Tous les soirs – ils n’ont pas des vies qui les attendent ?"

Pas de réponse.

Le samedi matin, après trois petites heures de sommeil sur un tapis, j’ai pris la pleine mesure de l’étendue de ma daronisation : au réveil j’ai commencé par débarrasser méthodiquement l’immense table de la cuisine, puis j’ai attaqué la vaisselle du dîner de la veille, sous le regard médusé des rares autres personnes levées, à qui je me trouvais en plus contraint d’expliquer le fonctionnement d’une cafetière à piston et d’une cuisine collective. Les jeunes.

Mon devoir accompli, j’ai passé la matinée à discuter de parentalité avec une autre vieille, puis à grimacer en voyant les gens repartir à l’assaut du fût d’IPA dès 11h45.

Je ne voudrais pas donner une fausse impression : la vie de trentenaire conformiste est fréquemment alcoolisée, elle aussi, y compris à 11h45 – les copains viennent manger, il faut beau, on ouvre les huîtres ? Un coup de blanc ! On pique-nique sur la plage ? Le rosé ! Etc. A vrai dire ce qui m’inquiète c’est justement qu’il y a de l’alcool partout et tout le temps, pour tous les goûts et en toute occasion, pour tous les âges et toutes les classes sociales.

Par rapport au tabagisme, il y a tellement peu de réprobation qui frappe la consommation d’alcool que c’est compliqué de comprendre quand on a un problème (et plus encore de s’en sortir une fois qu’on en a pris conscience – incidemment, un thème abordé dans un autre film de Felix van Groeningen, La Merditude des choses).

Évidemment tout le monde trouve les ivrognes pathétiques et se défend de leur ressembler. Mais l’espace qui précède l’ivrognerie bénéficie d’une certaine indulgence, mesurable aux euphémismes couramment employés pour le décrire : bons vivants, fêtards et autres noctambules n’ont rien de très inquiétant.

J’ai passé le reste de la journée de samedi à me traîner comme une loque, tentant plusieurs fois de faire la sieste, sans succès. Parmi les choses que j’avais préféré oublier de mes années de soiffard : le lendemain à remâcher toutes les conversations de la nuit précédente pour identifier le moment précis où j’ai basculé dans le pathétique.

La simple idée de boire me dégoûtait, alors même que je savais parfaitement que la première bière de la journée m’aurait remis en selle. L’alcool, la cause et la solution de tous les problèmes de la vie, disait Homer Simpson. Du coup j’ai regardé les gens qui m’entouraient s’arsouiller gaiement, mais sans participer, ce qui constitua une expérience résolument nouvelle pour moi, et j’oserais dire rafraîchissante.

Sobre au milieu de gens de plus en plus imbibés, j’ai pu confirmer ce que je savais déjà mais que j’avais toujours préféré ne pas constater de visu : les gens bourrés ne sont pas rigolos très longtemps.

Dans l’après-midi, j’avais passé une bonne heure à discuter avec un type charmant et vif, qui m’avait raconté comment il avait plaqué son job de consultant pour devenir coach de vie.

Je me souviens de lui sept heures plus tard, soudain incapable de réagir assez vite pour participer à la conversation, et réalisant dans un éclair de lucidité qu’il ne lui restait plus qu’à aller se coucher (c’est injuste mais quand on pèse 55 kg on ne peut pas boire beaucoup).

Ce moment qui m’obsède tant, celui où je bascule de la volubilité au bavardage, où l’ivresse prend le dessus et me noie, ce moment où le pathétique de l’ivrognerie l’emporte sur le panache, j’ai vu tous les autres convives y arriver l’un après l’autre – d’aucuns font appel à toute une pharmacopée pour contrer ou adoucir les effets de ceci ou de cela, mais en dernière analyse tous basculent finalement dans l’inarticulation, et bientôt le ridicule.

Mes démêlés incessants avec le tabac, qui m’obsédera toujours autrement plus que l’alcool, m’ont appris à me méfier de l’abstinence. L’abstinence c’est la solution de facilité et finalement l’impasse, car quand on a été une fois ivrogne ou fumeur, on finit souvent par le redevenir, un temps au moins, et si tous nos espoirs reposaient sur l’idée d’une abstinence totale alors tout est perdu à la plus petite rechute.

Aux États-Unis, l’omniprésence des Alcooliques anonymes et leur approche entièrement fondée sur l’abstinence commencent à être contestés. Les médecins préféreraient que les ivrognes apprennent enfin la modération, qu’ils réintègrent la grande communauté des adultes responsables, ceux qui sont capables de boire en respectant bien le marquage au sol et les doses prescrites. Et il faut avouer que c’est tentant : boire responsablement, en bon père de famille et dans un cadre ritualisé, continuer à m’attaquer au prosecco à l’apéro et à m’arrêter avant de basculer, absous par la société et la présence de mes pairs, tous parfaitement raisonnables et modérés. Aucun problème, pas d’alcoolisme ici, suivant.

Mais quel sens peut-il bien y avoir à se droguer raisonnablement ? Est-ce qu’on n’a pas complètement raté le sens de la drogue si on évite les excès ? A quoi bon boire si on s’y adonne sans s’y abandonner, si on s’obstine à garder le contrôle ?

J’ai toujours bien aimé le mot "intempérance" parce qu’il évoque moins un échec qu’un refus de la maîtrise de soi et de ses penchants. Je l’ai portée fièrement, mon intempérance, je buvais parce que j’avais la conviction que ça m’aidait – à supporter, à écrire, à vivre, boire pour tout ce que l’ivresse rendait possible, dans le bref moment qui précède le ridicule. Mais aujourd’hui que je bois raisonnablement, par conformisme, à quoi bon ? La molle tempérance ne m’aide pas à vivre ni à écrire, et je sens bien que l’ivrognerie ne rendrait plus rien possible, elle non plus.

Peut-être qu’il faut boire, disait Deleuze, pour tout ce que ça permet, et précisément jusqu’au point où on comprend que ça n’a rien permis du tout et qu’on n’en avait jamais eu besoin.

ø

Illustration : Party’s over de daveoratox

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