Ceux qui dansent

Posted by on Fév 27, 2020


Ma conviction a toujours été qu’il existe deux sortes de gens : ceux qui restent assis à bavarder, et ceux qui dansent. J’ai toujours appartenu à la première catégorie : attablé devant un verre bientôt vide et la gueule grande ouverte, en train d’abrutir tout le monde avec mes histoires. Il fallait toujours que je sois le plus éloquent et le plus érudit, il fallait toujours lire les livres les plus obscurs pour en tirer les conclusions les plus tranchantes, planer au-dessus de la mêlée en larguant parfois mes opinions éclairées sur le crâne des plébéiens restés au sol. Bienvenue sur ma chaîne YouTube, n’oubliez pas de vous abonner.

Secrètement, pourtant, je ne rêvais que de me lever pour aller danser. J’en avais marre de parler des choses, j’aurais bien voulu en faire, moi aussi. Mais j’étais maladroit, impatient, et incapable d’accepter un résultat sous-optimal, ce qui est une excellente manière de ne jamais rien faire. J’étais le gars qui s’achète des pinceaux très chers mais ne peint jamais rien.

J’ai passé l’été dernier à dessiner des meubles et des machines rudimentaires pour mon atelier d’impression, et les 6 mois qui ont suivi à les construire. Je voulais un atelier confortable pour travailler et un bureau pour écrire. Le rêve de ma vie. Alors j’ai marné, des nuits entières et tout mon putain d’été, et puis finalement l’automne et l’hiver aussi, tant et si bien qu’aujourd’hui que j’en vois le bout, je me trouve un peu perdu. J’ai envie d’optimiser à la marge, de rajouter un gadget ou un outil, mais non. Il ne reste plus qu’à faire.

L’ironie du sort, c’est d’avoir enfin tout ce dont j’ai tant rêvé, que ce soit le matériel ou les compétences, au moment même où j’en perçois surtout la vacuité et l’égocentrisme. Ah ! Si seulement j’avais su danser plus tôt, comme mes amis qui font de belles carrières et ont l’air de savoir où ils vont… Mais en vérité mes rêves ont toujours été creux et conformes, et les voir réalisés 20 ans plus tôt n’y aurait rien changé. Non, tout est pour le mieux, et je ne ferais rien autrement.

Et en fait, peu importe. Il me semble qu’on en arrive à une situation qu’il ne sera bientôt plus pertinent d’intellectualiser, et là je me dis qu’il serait bon d’avoir d’autres repères que Nietzsche et Wittgenstein. Il me semble que notre époque calamiteuse appelle une renaissance – pas les peintres-astronomes-alchimistes du XVIe siècle, et pas non plus les ingénieurs-brasseurs-DJ des années 2010, je veux dire des compétences multiples, mais surtout concrètes.

Je m’en fous bien d’avoir arrêté trop tôt les maths, et je m’en fous aussi, désormais, de n’avoir jamais rien compris à Heidegger ni rien lu de Husserl, et d’avoir souvent lu les autres par coquetterie. Maintenant je voudrais savoir faire des choses utiles. Je voudrais faire pousser des plantes. Je voudrais finir ce que j’entreprends. Je voudrais savoir monter des murs, réparer les choses, cuisiner pour 50, jouer de la musique. Les vrais talents d’un homme accompli.

Ce soir, par exemple, j’ai reprisé des accrocs dans mes pulls et cousu de nouveaux boutons à un pantalon que je gardais depuis 2011 dans l’espoir d’être un jour à nouveau assez mince pour rentrer dedans (victoire). J’ai parfois de la peine à me réjouir de quoi que ce soit, mais je jubile quand je recolle les jouets cassés, quand je rapièce mes gants de vélo préférés, ou quand une machine à laver apparemment bonne pour la benne repart après que j’en ai extrait 2 euros 20 en petite monnaie et changé une seule pièce. Ce sont les moments où je me sens enfin capable, et c’est un début.

J’essaie d’expliquer à mon fils, qui me ressemble bien trop pour son propre bien, que c’est pas grave d’être inconstant et impulsif, que c’est pas forcément une tare que d’être un dilettante ni une fatalité d’être malhabile – je voudrais lui dire qu’un jour viendra pour lui, et qu’en attendant il trouvera toujours un chemin de traverse, un biais, un outil. Tout ce qui compte c’est de faire. Même peu, même mal. Finir des choses modestes plutôt que de rêver de choses grandioses.

Alors voilà. Ça va faire quinze ou vingt ans que je m’épanche sur ce blog, et au moins cinq que je radote, et mon verre est vide. Il est l’heure d’aller danser.

ø

Photo : Party, par Maria Fernanda Aristizabal

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