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Idées reçues sur le vélo

Posted by on Juil 6, 2016

Au printemps 2016, The Cycling Embassy of Great Britain a eu l’excellente idée de créer un site pour faire la peau à quelques idées reçues sur le vélo : « Le vélo fait transpirer », « Je suis trop vieux pour faire du vélo », « Les vélos conduisent n’importe comment », « Les vélos provoquent des embouteillages », etc.

J’ai beaucoup apprécié le ton et la perspective adoptés dans les articles, qui mettent l’accent sur les décisions collectives et les infrastructures plutôt que sur les choix individuels et la confrontation, et j’ai donc souhaité apporter ma contribution en participant à la traduction du site en français. Finalement j’ai traduit l’interface du site et environ la moitié des articles.

La lecture de ces articles courts et informatifs est chaudement recommandée tant aux personnes qui font du vélo qu’aux autres : pour une fois il ne s’agit pas de jeter l’opprobre ou de faire du prosélytisme, simplement de marteler qu’avec des aménagements adaptés, la vie devient plus agréable pour tout le monde.

Et n’hésitez pas à contribuer, par exemple en suggérant un lien intéressant ou une nouvelle idée reçue à dénoncer !

Photo : Axel Naud

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La ligne droite

Posted by on Juil 1, 2016

portulan

Avec ses lignes emmêlées et régulières qui viennent se briser sur les îles et les continents, la carte portulan exprime à merveille l’espoir de voir un ordre complexe émerger du chaos. Elle mélange la description et le potentiel, figurant à la fois les côtes et tous les bateaux qui y naviguent et toutes les routes qu’ils pourraient suivre. Plus qu’une carte c’est une modélisation, une représentation en trois dimensions dont la troisième serait le temps.

Pour nos regards contemporains, le portulan évoque ces visualisations qui nous montrent tous les avions en vol à un instant t. Sauf qu’un bateau n’est pas un avion – le transport aérien fonctionne en éliminant l’incertitude, tandis que le propre du voyage en voilier, c’est qu’on n’arrive jamais exactement ni où, ni quand on l’avait prévu, que le vent et les vagues sont contrariants, que l’on s’écarte toujours un peu de la route qu’on avait tracée sur la carte. Non seulement la carte n’est pas le territoire, mais elle n’est pas le voyage. Et pourtant, sans elle, nous serions tout à fait perdus.

Enfant, les soirées sur le bateau de mes parents étaient toujours les mêmes. Le début de la météo marine sur France Inter interrompait instantanément la conversation, et un silence attentif tombait sur le carré. Nous écoutions religieusement Maire-Pierre Planchon, oracle des plaisanciers, pour savoir à quelle sauce nous serions mangés le lendemain. Et si les vents paraissaient cléments, et si la mer n’était pas trop grosse, alors mon père dépliait la table à cartes et nous nous installions autour pour choisir ensemble notre prochaine destination.

[La météo marine c’est le règne des euphémismes destinés à ne pas alarmer les profanes : « coup de vent » = putain de tempête ; « mer agitée » = j’ai tout vomi ; « mer agitée à forte » = sortir est suicidaire ; « grain » = sortez les cirés ou préparez-vous à changer de slip.]

Quand notre choix était arrêté (on n’allait jamais trop loin – avec un enfant on ne peut plus se permettre de passer des jours entiers sans mettre pied à terre), mon père entreprenait de tracer au crayon sur la carte une route qui me semblait infiniment tortueuse, trop complexe – alors qu’il me semblait qu’il suffisait de tracer un trait entre l’endroit où nous étions et celui où nous allions pour savoir quel cap suivre.

Mon père a bien tenté de m’expliquer – mais comme beaucoup des choses qu’il m’a dites, je ne l’ai compris que bien plus tard. Le trait tout droit que je voulais tracer ignore le sens du vent, néglige les hauts fonds, les courants et les marées. C’est le geste d’un bureaucrate qui prend la ligne de rhumb pour un rail et la carte pour le territoire.

Le trait c’est le but, l’idéal, le modèle, alors que le voilier, c’est la réalité concrète avec laquelle nous devons nous débattre. L’art du navigateur, c’est de trouver la route qui arrivera à bon port malgré tout, au bout d’un temps plus ou moins long.

Aujourd’hui je ne fais plus de bateau, mon père est mort, et les cartes marines ont rejoint les sextants et les astrolabes au nombre des objets décoratifs. Les marins utilisent des GPS.

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Ecrit pour l’éblouissante @temptoetiam

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À la place

Posted by on Juin 27, 2016

Je suis actuellement bloqué à mon bureau pour finir une traduction sans grand intérêt, sinon m’apprendre des mots exotiques tels que « pultrudé », « solin » ou « verrière en shed ». A la place je préfèrerais être :

– à la Réunion, avec mes amis et leur fils que je n’ai jamais rencontré et ma fille qu’ils ne connaissent pas – trois ans qu’on se dit « Bientôt ! », et ce ne sera encore pas pour cette année ;

– sur un voilier, quelque part sur la côte atlantique, avec les enfants dans les couchettes tandis qu’on papoterait dans le cockpit – mais pour ça il aurait fallu apprendre à naviguer quand j’en ai eu l’occasion, au lieu de renâcler et de me dire que j’aurai tout le temps plus tard ;

– à la plage, sur une île d’ici par exemple, les pieds dans le sable froid et un pull sur les épaules, avec quantité d’idées absurdes et le besoin viscéral de les mettre en oeuvre immédiatement (faire un très grand brasier, des jeux, un tournoi de sumo, du théâtre) – mais pour ça il faudrait que j’ai à nouveau 16 ans, ou à tout le moins trouver un moyen pour échanger un peu de la discipline conquise contre un peu de la fantaisie perdue en chemin ;

– attablé dans ma cour, avec des amis tout autour de la table, de l’alcool à foison et une inexplicable amnésie quant au fait qu’il faudra tous nous lever dans quelques heures pour nourrir et divertir nos enfants respectifs – mais ça ne nous arrive plus jamais, ou alors on se trouve soudain perdus comme des gosses encombrés de leur liberté – on n’a plus l’habitude de devoir discuter sincèrement, je veux dire d’autre chose que de boulot, de logistique et de puériculture ;

– à Berlin, de retour au port de Tempelhof, mais avec ma famille cette fois ;

– encore capable d’apprécier les films de merde que j’aimais tant et qui désormais m’ennuient sans plus offrir le moindre réconfort – mais je soupçonne que ça aussi, ça a quelque chose à voir avec le fait d’être devenu un vieux raseur.

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Langues perdues, langues conquises

Posted by on Juin 14, 2016

Les histoires de plurilinguisme m’émeuvent toujours beaucoup – les histoires de langues perdues me fascinent parce que je les trouve exotiques , et les histoires de langues conquises me plaisent parce qu’elles me sont familières. Mes parents étaient désespérément, terriblement monolingues, ils m’ont élevé à moins de 100 km de leurs lieux de naissance respectifs. Pas de bilinguisme pour moi – les autres langues que je parle, il a fallu les apprendre.

J’ai commencé l’allemand à 9 ans, en CM2, et l’anglais peu de temps après, sur le tas, seulement muni d’un vieux dictionnaire des années 60 et de l’envie de pouvoir jouer aux jeux de ma NES. Ensuite l’école a pris le relais. J’étais réceptif et motivé, j’ai appris vite.

Assez tôt, je me suis trouvé chargé communiquer avec les gens que nous rencontrions à l’étranger, en voyage. Meilleurs souvenirs : un premier de l’an à Prague, demander notre chemin à un chauffeur de taxi hongrois à Los Angeles, discuter avec un jeune Hopi venu de Flagstaff pour une cérémonie religieuse à Second Mesa, le type un peu agressif à Schwerin qui s’est trouvé désarçonné de m’entendre lui répondre en allemand.

A 16 ans j’en voulais beaucoup à mes parents de ne pas m’avoir fait bilingue, exotique et déraciné, parce que j’aurais trouvé ça romantique (l’ingratitude de l’adolescent incapable de voir la chance qu’il avait de voyager autant). J’étais déçu parce que je trouvais ça moins aristocratique de devoir apprendre d’autres langues que de les posséder. Je pouvais apprendre l’anglais et l’allemand mais ce ne seraient jamais mes langues, jamais vraiment en tout cas, jamais comme le français.

L’an dernier, un article de la romancière américaine Jhumpa Lahiri dans le New Yorker avait fait un peu de bruit. Elle raconte son apprentissage de l’Italien et comment elle est partie vivre à Rome, pratiquement sur un coup de tête.

La semaine dernière, j’y ai repensé en lisant un texte beaucoup plus court et, de mon point de vue, plus fort, sur les langues perdues et gagnées : dans On Language-Learning and the Decolonisation of the Mind, Iona Sharma raconte sa honte d’avoir perdu l’hindi et son apprentissage du gaélique.

J’ai pleuré à la fin.

A 25 ans j’étais obsédé par l’écriture, mais totalement enferré dans des expérimentations de forme hermétiques et vaines (si vous lisiez dejà nologos.net à l’époque : pardon). C’était les débuts de McSweeney’s Internet Tendency, je lisais HTML Giant tous les jours, j’étais au fait de la carrière de Tao Lin, et au bout d’un moment je me suis dit qu’il fallait peut-être faire l’effort d’écrire en anglais pour sortir de l’impasse.

J’ai encore quelque part un texte presque fini et assez drôle que j’espérais envoyer à McSweeney’s. C’était le monologue d’un type invectivant une famille américaine stéréotypique dans le métro de Paris. Ca jouait à la fois sur les clichés des touristes et des Parisiens, et le twist, car il en fallait bien un, est que c’était écrit avec un lourd accent français (w -> v , th -> z, h -> ‘)

Il m’avait fallu des semaines pour pondre quelques pages, mais évidemment j’ai laissé tomber avant d’avoir tout à fait fini et de me trouver soudain acculé à les envoyer – parce qu’en vérité, mon problème d’écriture n’était pas un problème de langue.

Demain je retourne à Berlin rendre visite à mon ami Frédéric (il a sorti un nouveau petit livre, j’en reparle bientôt) – qui a des choses à dire sur le bilinguisme, lui aussi. Son père est français et sa mère allemande, il parle un français impeccable, mais pour l’instant il ne se sent pas d’écrire en français.

A Berlin je vais aussi visiter une école primaire pour mes enfants, où ils pourraient apprendre l’allemand sans perdre leur français. Je ne sais pas encore si on partira, mais je suis heureux d’avoir enfin compris que le bilinguisme que j’ai tant désiré attendait seulement que j’aille le trouver.

ø

Photo : Dirk Dittmar

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Le pic de Paris

Posted by on Mai 16, 2016

La manifestation partait à 14h de Denfert, mon train arrivait à Montparnasse à 14h55. Je suis resté loin mais j’ai vu tout de suite que les copains n’exagéraient pas : des flics partout et tendus, des bruits sourds et non identifiés se succédant rapidement, des hélicos très bas. L’ambiance c’était plutôt Predator 2 que le Péril jeune. J’ai prudemment replié mon vélo et j’ai pris le métro, sous le regard indifférent des gens aux terrasses des cafés. Le désastre à l’horizon, et autour de ça : Paris, superbement égal à lui-même, aussi blasé et désinvolte qu’à l’accoutumée.

Quand je suis sorti du métro à Opéra, il s’est mis à pleuvoir des trombes d’eau. Un déluge. Je me suis réfugié sous le porche d’un grand immeuble, en compagnie d’une vieille dame, de trois peintres, de trois ou quatre jeunes professionnels des deux sexes en grande conversation sur les restos du quartier, de deux touristes asiatiques, et d’une jeune femme absorbée par son téléphone et sa cigarette. J’avais envie de les remercier, voire de les prendre en photo tant la scène était délicieusement familière – parisienne. Je n’ai pas osé, mais je crois que c’est le moment où j’ai pris la résolution de passer un week-end de touriste.

La canopée des Halles je l’ai trouvée très belle, et j’ai été surpris de constater à quel point ma perception du lieu était bouleversée par le fait de pouvoir le traverser, alors qu’avant on ne pouvait que le contourner ou s’y engouffrer. Paradoxalement c’est un peu décevant de découvrir les Halles si petites, maintenant qu’on ne s’y heurte plus. De mes premières visites à Paris, enfant, j’avais toujours gardé le souvenir d’une incommensurable fourmilière cyberpunk dont les escalators puants avalaient des hordes de gens sans discontinuer, la surface restant un espace vide, un peu inquiétant et compartimenté, bilalien. Plus rien d’inquiétant, désormais : je suis allé dans la boutique Lego et j’ai rempli une boîte comme on achète des bonbons, avec une joie toute enfantine.

Ensuite j’ai pris les escalators et bizarrement c’est en arrivant tout en bas, à l’endroit où l’orientation devient entièrement agéographique, que j’ai le mieux retrouvé mes marques : le forum des images, la piscine, le Cité Ciné. Toujours le même dallage et les mêmes piliers. Je serais incapable de dessiner un plan mais je sais quel couloir suivre pour arriver à tel ou tel bout.

(Bon j’ai quand même essayé d’aller à l’UGC Orient-Express alors qu’il a fermé il y a plus de deux ans.)

Les piscines, d’ailleurs : l’expérience aura été très homogène, et nettement meilleure que dans mon souvenir. Peut-être que je me suis seulement habitué aux vestiaires, entre temps. Peu importe. Aux Halles j’ai tenu 500m dans la ligne d’eau des bourrins (pardon, des « nageurs confirmés ») avant de devoir aller faire de la brasse molle pour me remettre, alors que le lendemain à Pailleron j’ai laissé tout le monde sur place. Difficile de savoir pourquoi : bassin de 50m contre 33, pas le même public en semaine et le week-end, ou plus vraisemblablement la différence entre trois ou huit heures de sommeil la nuit précédente.

J’ai visité consciencieusement tous les quartiers où j’ai vécu, pour faire semblant de ne jamais être parti. En trois jours j’ai quadrillé à vélo une grande partie du quart nord-est de la ville, avec l’envie de m’arrêter pour prendre des photos toutes les cinq minutes.

A Belleville j’ai vu un Chinois juché à l’arrière d’un camion qui déchargeait à l’épuisette une cargaison de poissons frétillants, un feu tricolore de guingois mais toujours fonctionnel, et un photographe se ruant au milieu du boulevard entre deux bagnoles pour saisir une mariée traversant la rue dans sa robe à traîne.

Aux Buttes Chaumont j’ai croisé un type que faisait son footing dans un t-shirt de la CNT, des adolescents en kippa qui se battaient violemment puis rigolaient puis recommençaient à se battre, et une assez jeune fille au téléphone qui expliquait à son correspondant, mais surtout à la cantonade, que Machin était exactement le vingtième mec avec qui elle avait couché, c’est dingue non ?, et qu’elle voyait Truc ce soir. Elle espérait susciter des regards choqués ou incrédules (peu importe, des regards), mais je crois être le seul à m’être retourné. Décidément je suis redevenu un plouc.

Dans le Marais j’ai constaté que la brooklynification galopante gagnait des rues que je croyais immuables. Dans les grands magasins je me suis soumis de bonne grâce aux contrôles de sécurité absurdes. Dans le métro, j’ai vu trois jeunes filles discuter de séries, en beuglant notamment qu’il fallait ab-so-lu-ment regarder tout Grey’s Anatomy depuis le début, avant d’entreprendre de spoiler l’intégralité des épisodes récents du Trône de Fer. Je craignais beaucoup pour leur sécurité. J’ai vu des galeries vendant du street art, et un type en train de démonter une vieille moto anglaise dans une boutique absolument blanche et vide, et partout des hordes de livreurs de bouffe en fixie.

J’ai vu de vieux amis épuisés et hagards, usés par le boulot, les enfants, l’ambiance, les lacrymos, la peur – usés par Paris.

Figure nécessairement parmi les finalistes du championnat du truc le plus XIe de tout le XIe cette pharmacie pourvue d’une jardinière où poussent des plantes aromatiques en libre service, rue Popincourt je crois.

Passage de la Main d’or, j’ai bu très tard dans un bar très sale au personnel complètement saoul, où deux filles inconnues ont tenté de nous contraindre physiquement, mon acolyte et moi, à danser sur une chanson d’Etienne Daho. Nous avons dû objecter que nous étions d’honnêtes pères de famille pour nous dérober. Ailleurs j’ai bu des pintes de bière artisanale délicieuse et ridiculement chère, mangé des salades thaï exquises et des falafel et des planches de fromage, visité des librairies (plusieurs d’affilée !) et des concept stores pour enfant – toutes choses que j’ai dû apprendre à ne plus tenir pour acquises, ces dernières années.

Rue des Boulets j’ai constaté que Le Franprix avait fait peau neuve – il a désormais d’immenses vitrines au lieu des façades aveugles et dégueulasses que je lui ai connues pendant des années. Et le Dia de Pyrénées est devenu un Carrefour Bio, et mon kebab préféré de la rue Jean-Pierre Timbaud une pizzeria prétentieuse.

Rue Chanzy j’imaginais trouver le Titon désert, avec tous les gens du cinémâ partis à Cannes, mais pas du tout : les auteurs et éditeurs assuraient l’intérim avec beaucoup d’application. C’était à celui qui gueulerait le moins subtilement « … parce qu’ils ont JOUÉ MA PIÈCE… en juillet EN ARGENTINE pour une RÉSIDENCE D’ARTISTE… m’avait prêté leur appartement à LISBONNE, c’était trop bien j’ai pu ÉCRIRE pendant une semaine… » Etc. J’ai noyé mon agacement et ma jalousie dans la bière.

Je suis arrivé en retard à peu près partout. J’ai perdu l’habitude de l’organisation des soirées, parce qu’il est devenu si rare que j’ai plus d’amis à voir que de temps pour le faire. Finalement j’ai aussi eu du mal à échanger ne serait-ce que quelques phrases avec chacun, ça aussi c’est une gymnastique dont j’ai perdu l’habitude.

Mais rien de tout cela n’est le pic de Paris. Le trophée appartient à une histoire qu’on m’a racontée. C’était la semaine dernière, je crois. Avenue Simon Bolivar, un peu avant d’arriver aux Buttes Chaumont, un gros scooter double une voiture à vive allure. Manque de chance, en face, un bus. Choc frontal. Le motard désarticulé mais encore vivant est évacué vers le trottoir par des passants, au milieu de la circulation interrompue. La vitre de la voiture que le scooter avait tenté de doubler se baisse alors, et le conducteur entreprend de pourrir l’accidenté, maudissant les scooters, leur imprudence et leur bêtise. Les passants lui font remarquer que ce n’est peut-être pas le moment, l’automobiliste s’en moque et continue de vociférer jusqu’à l’arrivée des secours.

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L’éducation

Posted by on Mai 8, 2016

Un mot d’abord :

J’ai été élevé par des parents féministes. Au quotidien ça se traduisait notamment par le fait que ma mère était la personne la plus occupée du foyer, celle dont il fallait s’accommoder, celle qui avait le rôle héroïque. Mon père faisait les courses, le diner, s’occupait de moi, tandis que nous attendions interminablement qu’elle rentre de l’une de ses innombrables réunions. Quand j’ai grandi, j’ai eu droit au récit des faits d’armes, le MLF, les manifs, les cars pour avorter en Angleterre, la totale – et puis les récits exemplaires sur le sexisme au quotidien, les stéréotypes, la misogynie d’autant plus pernicieuse chez les gens de gauche qu’ils se croient du côté du Bien.

Aujourd’hui, il est de bon ton de se moquer des féministes militantes (et je concède qu’elles sont souvent agaçantes ou désagréables à lire), mais c’est bien grâce à leurs vérités déplaisantes que j’ai pu constater que la meilleure volonté de mes parents n’était pas parvenue à m’immuniser magiquement contre le sexisme, comme je l’ai longtemps cru.

– et voilà qui constitue une préambule adéquat à un texte sur ma tentative pour donner à mes enfants une éducation féministe.
(suite…)

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Maigrir

Posted by on Mai 5, 2016

Il en va de l’obésité comme du tabagisme : on est trop souvent confronté à des discours moralisants ou irrationnels, qui n’informent personne. C’est idiot parce que la stigmatisation ni la pensée magique n’ont jamais aidé qui que ce soit. En deux ans j’ai perdu une vingtaine de kilos que je n’ai pas repris depuis, je vais essayer de résumer ce que ça m’a appris, en essayant d’être le plus honnête possible.

J’étais gros, je ne le suis plus, mais j’en ai gardé des difficultés (un inconfort) dans les rapports humains. Quand on est gros, on sent sur soi en permanence (ou on imagine, peu importe) les regards méprisants, à la caisse du supermarché, au restau, quand on marche dans la rue, quand on fait du vélo, etc. – et vous savez pourquoi on le sent ? Parce que c’est le regard qu’on porte sur soi-même. On sait bien qu’on n’est pas très séduisant, on sait que ça va être une bataille pour être pris au sérieux chaque fois qu’on rencontre quelqu’un. Les gros sont ridicules. Ils ne savent pas se maîtriser. Pff.

Une fois qu’on est gros, redevenir mince est extrêmement difficile. Ca nécessite de s’affamer pendant des mois. Il ne suffit pas de manger bien – ça c’est pour rester mince – il faut manger trop peu, et ce alors même que la nourriture est un des rares réconforts fiables qu’on connaisse encore.

Les cinq ou dix premiers kilos partent assez vite, en quelques semaines. C’est la bonne nouvelle. On se prive des choses qui contribuent le plus manifestement à entretenir le gras, on arrête de se goinfrer et on a un minimum d’activité physique – une demi-heure par jour, de marche ou de vélo ou quoi, jusqu’à sentir qu’on va transpirer – c’est important de ne pas s’épuiser, parce que ça donne faim. Bref. C’est très douloureux, la faim fait tourner la tête, les efforts de volonté à accomplir sont violents, mais heureusement les résultats sont rapides – c’est d’ailleurs le seul moment où ça m’a aidé de me peser régulièrement.

Cette première étape montre que ce qu’on croyait impossible ne l’est pas, mais qu’il va vite falloir trouver une autre stratégie. On ne peut pas continuer éternellement à se priver de dessert, de crème et d’alcool, et à se gaver de carottes et de concombres pour se sentir le ventre plein. Les vrais difficultés commencent.

L’objectif c’est de trouver un mode de vie tenable à long terme, qui rend plus heureux qu’on ne l’était. Apprendre à aimer les crudités et le dal comme on aime le saucisson et le fromage – sans remplacer nécessairement les uns par les autres. C’est difficile quand on a passé sa vie à se trouver des excuses pour s’empiffrer, et on n’est guère aidé par le chemin qui reste à accomplir.

Beaucoup de gens qui ont maigri en gardent un rapport conflictuel à l’alimentation. Essayez de peser tout ce que vous ingérez dans une journée, puis de calculer l’apport calorique que ça représente, puis de vous assurer que cet apport calorique est insuffisant, et recommencez chaque jour pendant un an ou deux, vous verrez que ça laissera des traces. Paradoxalement ça crée un sens de la camaraderie chez les anciens obèses qui n’est pas sans évoquer (toutes proportions gardées, hein) un bizutage ou un camp d’entraînement de l’armée. On se reconnaît, on sait ce qu’on a vécu. Mais ça n’aide guère à créer un rapport sain à la nourriture. Les médias font tout un flan autour des forums pro-ana, mais très franchement allez faire un tour sur des forums de musculation au poids du corps ou quoi, quand les gars racontent leurs stratégies de sèche on est clairement dans le pathologique.

Le fond du problème, je crois, c’est que contrairement au tabagisme, il est difficile d’arrêter de manger. Et il est nettement plus facile d’apprendre la privation que la modération.

Je n’ai pas vraiment de solutions à offrir pour y parvenir, à part l’acharnement et la discipline. Je ne sais pas s’il faut en passer par l’étape décompte des calories ou si on peut directement s’habituer à manger des portions raisonnables – mais comment sait-on qu’elles sont « raisonnables », dans ce cas ? Est-ce qu’on doit devenir végétarien ? On peut tout à fait. Déjà manger peu de viande ça aide beaucoup, tant à maigrir qu’à se sentir mieux et à avoir une autre vision de ce qu’on mange. Quand est-ce qu’il faut s’arrêter de mincir ? C’est difficile aussi. On peine à se voir tel qu’on est. Est-ce qu’il faut faire du sport ? Ca aide à se sentir plus en forme, pas nécessairement à mincir.

Tout ce que je peux donner c’est une perspective : après, on se sent mieux.

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Photo : Dan Goodwin

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Maintenant

Posted by on Avr 16, 2016

Après une vie à tergiverser et quatre ans à prendre de l’élan, ça y est : j’ai tout plaqué pour devenir imprimeur lo-fi en bord de mer.

La vraie question c’est de savoir ce qui m’a retenu si longtemps. J’ai toujours eu les moyens de faire ce que je voulais, tant matériels qu’intellectuels, parce que mes rêves les plus fous sont très simples et un peu pâles : je veux avoir une photocopieuse, raconter des histoires, et n’ôter mon chapeau devant personne.

Le principal obstacle que j’ai dû surmonter aura donc été ma propension à me saborder systématiquement à quelques mètres de la ligne d’arrivée.

A 16 ans j’avais ma vocation mais je n’ai rien fait parce que je refusais de me contenter de produire quelque chose de médiocre. Je voulais savoir plus avant de me lancer, pour être sûr de me consacrer à une entreprise valable, objectivement digne d’être poursuivie, et parce que je voulais réussir du premier coup.

En somme j’espérais une révélation. Pour la faire venir, j’ai étudié l’histoire, appris des langues, lu des philosophes et des poètes, espérant chaque fois me trouver un maître. Pour passer le temps j’ai joué au go, aux échecs, au mah-jong. J’ai appris à traduire, à écrire, à programmer – tout ça passablement mais guère plus, puisqu’il ne s’agissait que de passer le temps en attendant l’épiphanie qui ne pouvait manquer de se produire – d’un instant à l’autre, désormais.

En étant parfaitement honnête : à 16 ans je n’ai rien fait parce que le seul débouché que je pouvais imaginer à ma production, dans le fond ma province, me faisait gerber. La perspective d’être applaudi par 200 personnes, dans le meilleur des cas, et certainement des amis de mes parents en majorité, était insupportable. La ville était trop petite pour mon ego, et réussir dans ses limites eut été un premier aveu de médiocrité.

Je trouvais tout à chier. Les jeunes artistes : nuls, hermétiques, enfermés dans des circuits merdiques et clos, à réclamer des subventions pour produire des œuvres fonctionnant essentiellement comme supports d’un discours, le tout (œuvre + discours) calibré pour les amis de leurs parents.

Je n’aimais pas les graphistes, non plus, et les designers encore moins. Soit complexés par l’absence de légitimité universitaire de leur discipline, soit, plus agaçant encore, absolument sans complexe et produisant à la chaîne des discours mal maîtrisés et creux.

Les gauchistes ? Peuh ! Ridicules, eux aussi. Des enculeurs de mouches, des pissefroids inefficaces, tous autant qu’ils étaient.

Les journalistes ? Des laquais incultes.

Les universitaires ? Des carriéristes myopes.

Les gens ? Bah. Qu’ils crèvent.

Voilà à peu près comment je me suis retrouvé là. Passé partout, resté nulle part, préférant toujours abandonner en cours de route qu’aller au bout et me trouver soudain face à mes compromissions ou, pire, à un résultat pas à la hauteur de mes espérances. Toujours en quête du prochain projet, de la prochaine idée, de la révélation. Jusqu’à ce que je finisse par comprendre qu’elle ne viendrait jamais parce qu’il n’y avait rien. Pas de maître, pas de grand mystère, rien qui mérite objectivement que je m’y consacre.

Malheureusement, personne n’allait pouvoir choisir pour moi.

Quand mes parents sont morts, j’ai finalement fait assez peu d’achats inconsidérés avec leur héritage : un lecteur MiniDisc collector, une veste de vélo épouvantablement chère, quelques boîtes de Lego. Quand je vous dis que je manque cruellement de fantaisie.

— Ah oui, si, quand même : j’ai acheté un atelier de sérigraphie sur le bon coin.

La sérigraphie ça m’a toujours fasciné. Je pense que c’est l’encre.

— ça et le fait que j’ai passé mon enfance trimballé par ma mère entre la Fanzinothèque du Confort Moderne et Scoop en Stock, un festival de presse alternative qui se tenait dans ma ville – imaginez un gamin rondouillard en polo Lacoste lâché entre les punks et les photocopieurs, au beau milieu de dizaines de stands où tout le monde est bourré à la bière blonde de luxe et met tout ce qui lui reste de lucidité à imprimer des journaux méchants et des affiches obscènes, tout en écoutant Pigalle et les Thugs à fond les ballons, ça vous donnera une idée. Je peux me raconter beaucoup d’histoires mais la vérité c’est que je n’ai jamais rien voulu d’autre que de pouvoir un jour en faire autant.

Dix ans après, avec les copains, on avait fait Kactus. C’était bien. Nos bouclages étaient des bacchanales, nos articles dénonçaient grave, notre humour était violent et sale. C’était bien.

Aujourd’hui je peux regretter les blagues misogynes et la myopie dont j’ai souvent fait preuve, je peux trouver cent raisons au fait que ça se soit délité au bout de cinq ans, je peux chercher où j’ai merdé, mais c’est idiot : c’était bien, et je n’ai rien fait d’aussi bien depuis.

Bref. Dix ans plus tard encore, je me suis trouvé avec 10 m3 de matériel de sérigraphie sur les bras et pas d’endroit où l’installer. C’était l’été 2012.

Sur ces entrefaites, j’ai eu deux enfants, j’ai entamé une thèse, j’ai vidé des maisons, j’ai parlé à des colloques et publié des articles, j’ai quitté Paris, j’ai écrit un logiciel, j’ai traduit des monceaux d’inanités, j’ai laissé tombé ma thèse, j’ai imaginé des escaliers absurdes que j’ai fait construire, j’ai entrepris d’écrire un feuilleton interminable sur le Japon et les îles – et pendant tout ce temps je traînais derrière moi ma table de sérigraphie (3,5 m2, 180 kg), les dents serrées, absolument pas décidé à la lâcher.

En juin 2015, j’ai fini par trouver un atelier, après avoir enfin réussi à me dépêtrer de tous les plans foireux dans lesquels je m’étais fourré, de peur que la voie ne soit libre et qu’il ne me reste plus qu’à faire.

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Ensuite j’ai passé l’été à fabriquer une insoleuse et à apprivoiser mes machines, l’automne à acheter des encres et du papier sitôt que j’avais gagné quelques sous, l’hiver à dessiner des modèles, et ces dernières semaines à faire des photos et du webdesign.

Aujourd’hui, c’est l’aboutissement du processus entamé il y a bientôt quatre ans. Je ne vous cache pas que je suis terrifié. J’ai l’impression de monter sur scène pour la première fois de ma vie, dans une petite salle de province à moitié vide. Je regarde les gens à la dérobée, depuis les coulisses. Ils ne paraissent pas franchement hostiles, simplement ils ont autre chose à penser – ça ne va pas être facile de les intéresser, contrairement à ce que je croyais à 16 ans.

Allez, c’est l’heure. Quelques pas bien assurés et j’attrappe le micro.

« Bonsoir ! Nous sommes Cœur de Toner. »

Les guitares lancent des riffs énormes.

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Paris, 2016

Posted by on Mar 2, 2016

Rue de Lancry. Je sors d’un déjeuner dans un des multiples restos néoclassiques du coin. La souris d’agneau était exquise, la fille de mes amis a eu de l’écrasé de pommes de terre et des petits pois (« Non monsieur, nous n’avons pas de frites. »).

Au coin de la rue Yves Toudic, un graffeur manifestement autorisé est perché en haut d’un escabeau. Il est très appliqué, c’est du sérieux. Il a fini l’esquisse – je découvre à cette occasion que la bombe bleu ciel, c’est le fusain du graffeur – et s’apprête à entamer la fresque elle-même.

L’artiste s’arrête un instant pour consulter son modèle avant de donner le premier coup de bombe. Avec lui, il y a une nana qui le regarde / l’encourage (je ne peux pas m’empêcher d’imaginer que c’est sa productrice ou quelque chose comme ça), ainsi qu’un type en bonnet qui essaie désespérément d’avoir l’air cool et passe son temps à bidouiller une GoPro (je décide que c’est l’assistant). Les deux subalternes sourient. On fait vraiment des métiers formidable, quelle chance de pouvoir assister en direct à l’acte de création, que de frissons, que de beauté.

Au pied du mur en train d’être peint, un matelas et une masse informe d’édredons sous laquelle je finis par comprendre qu’un type dort.

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Photo : Lauren Rauk

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La cohabitation

Posted by on Fév 23, 2016

Je reviens de quelques jours à Berlin (dans un appartement Ikea-vieux plancher-AeroPress de Prenzlauer Berg, naturellement). Au quotidien, le plus dépaysant aura sans doute été la cohabitation pacifique – sereine, même – entre cyclistes, piétons, voitures et trams.

Pour qui a vécu dans une grande ville française, c’était à n’y rien comprendre : les pistes cyclables berlinoises se limitent généralement à un changement de texture ou de couleur du trottoir, les vélos sont nombreux, et pourtant je ne sais pas si j’ai seulement entendu un klaxon ou un coup de sonnette. La cohabitation se fait sans friction ni animosité, les vélos ralentissent quand la densité de piétons augmente et accélèrent quand la voie est libre.

L’étendue de Berlin (50km du nord au sud, 60km d’est en ouest, à la louche) ne pose guère de problèmes : le S-Bahn, en gros équivalent au RER, va vite et passe relativement fréquemment. Les lignes circulaires qui entourent le centre de Berlin facilitent grandement la circulation, par rapport au modèle ultra-centralisé de la RATP. Les stations de S-Bahn sont pratiquement toutes équipées d’ascenseurs, et les trains sont donc accessibles aux personnes en fauteuil roulant, aux vieux, aux poussettes, aux vélos. Dans les voitures, des aménagements incroyablement ingénieux et complexes (des strapontins) permettent de caser tout le monde, même en cas d’affluence – chez moi, pendant ce temps, les TER de la SNCF s’étouffent dès qu’il y a plus de quelques cyclistes par wagon.

L’attitude des automobilistes est assez différente, aussi. Par exemple les voitures s’arrêtent pour laisser passer les piétons, ce qui m’a d’abord causé une certaine perplexité. J’avais l’impression de gêner – en France, on intériorise l’idée que la voiture est toujours prioritaire sur le piéton. Là une Porsche gigantesque a pilé au milieu de la rue parce que j’avais seulement jeté un oeil sur le trottoir d’en face, avant de repartir sans manifester le moindre agacement. Le soir, sur les grandes artères, la vitesse des voitures est limitée à 30 km/h pour que les riverains puissent dormir en paix, et les automobilistes respectent la mesure.

Le résultat c’est qu’il y a des vélos partout à Berlin, dans les rues et dans les trains, garés le long des immeubles et accrochés dans les rues au moindre point fixe, y compris des vélos pour enfants, eux aussi pourvus de paniers et de porte-bagages, de gardes-boue, des sacoches, des guidons rafistolés, bref la preuve qu’ils sont tous manifestement des véhicules et non pas seulement des engins de loisir.

Vous imaginez laisser un enfant faire du vélo à Paris, même en l’accompagnant ? Evidemment les deux villes sont très différentes : Berlin est extrêmement peu dense par rapport à Paris, et ses rues sont beaucoup plus larges. Mais même dans les quartiers neufs comme Paris Rive Gauche où, vu l’ampleur des travaux, tout aurait été possible, les trottoirs créés sont étroits, et l’espace non construit est presque exclusivement dévolu aux bagnoles. Les équipements cyclables sont peu fiables (au sens où on n’est jamais certain de l’endroit où ils vont tout bonnement cesser d’exister) et souvent occupés par des livreurs ou des gens pressés.

Et le problème ne se pose pas qu’à Paris. J’habite dans une station balnéaire minuscule et essentiellement peuplée de retraités, où la bagnole est reine. Mon fils a réclamé de pouvoir aller à l’école à vélo dès qu’il a su en faire sans roulettes. J’ai fini par vaincre ma terreur et céder prudemment à ses supplications : le jour de la Toussaint, nous avons quitté la maison vers 10h du matin pour parcourir le petit kilomètre qui nous sépare de son école. Comme ça, pour faire un test, sans stress. Le trajet se passe sans encombres, mon fils respecte les panneaux, grimpe la côte, s’arrête au stop. Je suis fier comme un paon. Au moment de redémarrer, il en chie un peu pour faire son démarrage en côte. Et là, un automobiliste arrive derrière nous et klaxonne, jusqu’à ce que je doive descendre de vélo pour aide mon gamin paniqué à se pousser. Autant vous dire que ça a guéri mon fils de son envie de se déplacer à vélo pour un petit moment.

Fidèles à leur légende, les vélos berlinois sont pourris et très simples, avec seulement des équipements basiques comme des sacoches ou des paniers. On est aux antipodes des supers vélos utilitaires à la mode ces dernières années, ce qui n’empêche pas les Berlinois de s’en servir en masse. Donc les bakfiets et les vélos cargo, c’est très bien, super cool, mais certainement pas nécessaire. En France, la plupart des gens ont déjà des vélos avec lesquels ils pourraient parfaitement faire leurs courses, transporter leurs enfants et aller bosser, si seulement ils se sentaient en sécurité pour le faire.

Il n’y a pas de fatalité à ce que ce soit toujours comme ça. Il suffit de comparer les photos d’Amsterdam dans les années 70 à la situation actuelle pour s’en convaincre : on peut faire des choix politiques qui changent durablement les villes et les mentalités.

Malheureusement, ce n’est pas le chemin qu’on prend. Le plan vélo de Paris est admirable, mais il manque encore cruellement d’ambition et de financements. En l’état actuel, il parvient à convaincre les piétons et les usagers des transports en commmun de faire du vélo, mais pas les automobilistes. D’une manière générale, les cyclistes continuent d’être vus comme des illuminés qui empêchent les voitures de rouler à pleine vitesse et sont responsables des accidents qui les frappent. Après les débats sur le gilet jaune et le casque audio de ces derniers mois, le spectre du casque obligatoire est de retour. Or l’effet principal d’obliger les gens à porter un casque est de les conduire à faire moins de vélo, en particulier les enfants.

Les actions individuelles ne suffiront pas, et elles ont même un effet repoussoir. Je n’ai pas de voiture, mais j’évite d’en parler – autour de moi, les gens ont l’impression qu’il s’agit d’un choix militant qu’ils n’ont pas le courage ou la possibilité de faire, alors ils culpabilisent ou se replient sur des moqueries. Et en vérité ils n’ont pas tort : tant que ce sera un sacerdoce de se déplacer à vélo, la pratique restera marginale.

Le problème c’est qu’il ne devrait pas être question d’héroïsme, mais d’infrastructures. Si on ouvre des lignes de chemin de fer au lieu de rafistoler des routes perpétuellement encombrées, si on pense l’urbanisme pour d’autres usagers que les automobilistes au lieu de les considérer comme des nuisances, eh bien bizarrement les autres usagers se matérialisent comme par enchantement.

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Photos : Alexander Rentsch

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