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La difficulté

Posted by on Août 23, 2016

C’est difficile de savoir quoi dire parce que les choses sont si consternantes qu’on en vient à douter que quelque chose puisse être dit – mécaniquement on se trouve à devoir se positionner, à choisir entre l’indignation permanente et l’analyse narquoise de ceux à qui on ne la fait pas, tels des journalistes politiques. Ou bien on a tellement peur d’être pris en défaut ou simplement d’entendre l’autre dire une connerie impardonnable qu’on préfère se taire et parler d’autre chose, et c’est parfaitement délirant comme choix parce qu’on se retrouve en permanence avec l’horreur béante qui avale toutes les conversations anodines parce qu’on sait bien que ce dont on parle et ce qui nous préoccupe sont deux choses qui ont cessé de coïncider il y a des mois ou des années déjà. Alors à la place on prend l’apéro et on rit comme des hyènes en se lisant les headlines du jour, parce que franchement quelle différence en termes de résultats ?

Pendant ce temps la police – épuisée, souvenez-vous, surmenée par tous ces matraquages, la police qui avait besoin de vacances pour éviter la multiplication des bavures – la police, disais-je, patrouille sur les plages pour contrôler la tenue vestimentaire des vacanciers – et puis vous savez bien tout le reste, mais en lieu et place d’une analyse, j’ai l’impression d’entendre chaque jour parler de la Résistance, des Droits de l’homme, de l’Universalité, etc., au point que je me demande ce qu’on fera quand tous les Résistants seront claqués, tels des poilus, vers qui on se tournera, qui nous servira alors de caution ou de boussole. L’autre jour un ami a tenté de m’expliquer que si, le Front national ce serait nettement plus grave que ce qu’on a maintenant. On verra bien.

D’ici là j’aimerais trouver des mots pour dire ce qui se passe, ce que ça fait, ce qui vient. Mais pour l’instant c’est difficile.

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La sérigraphie

Posted by on Août 15, 2016

Le seul livre à avoir littéralement changé ma vie c’est l’Eloge du carburateur. Matthew Crawford y raconte comment il est parvenu à s’extraire d’une carrière intellectuelle, aliénante et absurde (rédiger des fiches de lecture à une cadence infernale pour un système de gestion documentaire primitif, puis diriger un think tank) pour devenir mécanicien moto. Pour notre génération de développeurs web qui se reconvertissent en masse dans la brasserie artisanale ou la confection de bijoux, le sujet paraîtra peut-être galvaudé : on voit déjà venir une célébration populiste et finalement condescendante de l’intelligence de la main contre celle de la tête.

Pourtant il ne s’agit pas de lamenter la fin du bon vieux temps, mais simplement de dire que le sentiment du travail bien fait et la conviction de sa propre d’utilité sociale font de la mécanique une activité autrement plus gratifiante que la grande majorité des métiers qu’on peut espérer exercer en sortant de l’université. Et par-delà les promesses de gratification, de paix intérieure et de retour au concret, l’idée qui a fini par emporter mon adhésion fut la suivante : un métier manuel mobilise bien plus l’intelligence que n’importe quel travail de bureau. Les facultés analytiques, la rigueur, l’ingéniosité et l’esprit de synthèse sont mis à l’épreuve bien plus durement par le diagnostic d’une panne mécanique que par la rédaction d’un quelconque rapport, et c’est bien cela l’intelligence, celle qui danse et jubile.

Incidemment, Eloge du carburateur est un des derniers livres que m’ait offert mon père. Sur le moment je n’ai pas du tout compris pourquoi il m’avait acheté ça, j’ai pensé que c’était une recommandation de Télérama ou d’Alternatives Economiques. C’était peut-être une manière de me dire que que je pouvais arrêter de m’acharner à chercher une profession intellectuelle et respectable, alors que ça me rendait manifestement malheureux.

Je me souviens distinctement m’être interrompu à un moment de ma lecture pour prendre pleinement conscience que le meilleur moment des deux années que je venais de consacrer à apprendre la programmation informatique avait sans doute été l’après midi passée à fabriquer un cerf-volant pour mon ventilateur. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue.

La technique de la sérigraphie est complexe, chaque étape peut merder de plusieurs façons différentes, souvent irrémédiablement, et parfois de façon imperceptible avant d’en arriver au tirage.

seri02

Par exemple, le petit trait blanc que vous pouvez apercevoir au milieu de la jambe du « m », à droite de l’image, c’est une micro-rayure sur le typon qui a fait cuire une fine ligne d’émulsion au milieu d’une zone qui aurait dû rester poreuse. Ca crée un trait imperceptible au beau milieu du cadre, qui se traduit au tirage par un manque là où il devrait y avoir de l’encre.

Si j’avais pris deux minutes de plus pour inspecter mon typon sur une table lumineuse avant d’insoler, tout aurait été réglé d’un petit coup de feutre noir. Là j’étais quitte pour recommencer à zéro une bonne demi-journée de boulot.

Je pourrais m’en tenir là et vous dire que la sérigraphie m’a appris la minutie, mais ce ne serait pas tout à fait vrai. La vérité c’est que malgré mes meilleurs efforts, il y a toujours un truc qui foire, une nouvelle merde avec laquelle composer pour cette fois et à éviter la prochaine.

Or voilà la vraie leçon : ça va foirer immanquablement, et à ce moment-là il faudra serrer les dents, continuer en tirant sur le manche au maximum, aller au bout quand même et juger à la fin du résultat, au lieu de tout envoyer valser en gueulant « Putain si c’est ça je me casse » sitôt que la réalisation s’écarte ne serait-ce qu’un tant soit peu de mes rêves de perfection géométrique.

J’apprends à vivre avec les échecs et les résultats imparfaits, à leur trouver une utilité et même, parfois, à m’en satisfaire.

Récemment, un ami m’a dit qu’il m’avait vu passer les quinze dernières années à me hisser sans cesse jusqu’aux portes de la réussite, avant de renoncer chaque fois au moment de les franchir. Quelques fois ça a été par fierté ou par coquetterie, mais le plus souvent c’était parce que j’avais peur. Ma pente naturelle c’est de partir tête baissée, sans préparation et sans filet, parce que la prudence et les précautions sont les armes des faibles. Au moindre soupçon que quelque chose va foirer, je quitte le navire précipitamment et je recommence autre chose.

Plus récemment encore, on m’a demandé si je n’avais pas peur de me planter avec mes histoires de faire-parts. Pas du tout. Si je me plante, c’est que j’ai essayé, pour une fois.

La sérigraphie m’a donné une manière de vivre avec mes ambitions contradictoires, mon insatisfaction, mon impatience. Je veux bien faire mais je vais toujours trop vite, et j’apprends à faire avec. J’emmerde les artistes et je ne sais pas dessiner mais j’aime le papier et les lignes et les couleurs, et au nom de quoi devrais-je me priver ? Quand j’écris, je pense le texte mis en page et illustré, et je veux pouvoir lui donner corps, là maintenant, avec mes outils – et tant pis si ça fait moins chic dans les dîners que quand je mourrais d’ennui au CNRS.

C’est dur de faire tourner l’atelier seul, il y a toujours un truc qui merde quelque part, mais je progresse. Je ne suis jamais si fier que quand je répare ma photocopieuse ou quand je construis une insoleuse, même rudimentaire. Quelles que soient les satisfactions que m’offrent la traduction ou le code, elles ne font pas le poids. Disons : il peut m’arriver de sourire quand je trouve une traduction élégante ou de soupirer d’aise quand je résous un bug, mais il n’y a que quand je sors un beau tirage que je jubile.

Quand on repartira vivre dans une grande ville, cette fois je me sentirai prêt à aller bosser dans un atelier collectif, pour profiter un peu de la compagnie des autres et mutualiser une partie du travail.

Normalement c’est l’inverse, je sais bien, on commence dans un atelier collectif et ensuite on a le sien, mais moi non, je veux toujours tout, tout de suite. Tant pis si c’est dur. Normalement on commence par des boulots subalternes, on y fait ses preuves (la preuve de sa soumission et de la malléabilité, essentiellement), et ensuite on devient indépendant. Normalement on se choisit un maître et un jour on le renie. Normalement on a des parents qui nous enferment et à qui on échappe un jour. Moi non. J’apprends toujours seul et dans la douleur, et la dernière leçon que la sérigraphie m’ait apprise, c’est qu’on ne se refait jamais complètement, quels que soient nos efforts.

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Les sirènes

Posted by on Juil 21, 2016

le radeau de la Spree

A Berlin, à un moment, je me suis assis au bord de la Spree entre deux métros, histoire de ne pas arriver trop en avance au rendez-vous fixé par mon ami. Je regardais passer les bateaux quand soudain est arrivé une sorte de radeau en palettes, avec un petit moteur et un cabanon posé dessus. C’était trop la classe alors le deux types assis à côté et moi avons fait de grands gestes pour montrer notre enthousiasme.

Une des passagères du fabuleux radeau a crié quelque chose en retour que, sur le moment, j’ai cru avoir mal entendu. Et pourtant je ne me trompais pas : deux minutes plus tard, il avait fait demi-tour et revenait pour nous proposer de monter. Les deux types à côté desquels j’étais assis se sont précipités pour jeter leurs vélos par dessus la balustrade et monter à bord, j’ai décliné. Trop vieux, trop raisonnable, plus assez confiance en moi ni en mon allemand.

C’était une belle métaphore de mon séjour. La ville m’a tendu les bras, mais j’hésite encore. Pour que mon fils puisse entrer dans une école bilingue, il faudrait qu’on commence maintenant à plier bagages, et je ne sais pas si j’ai envie de jeter tout de suite par la fenêtre tout ce que j’ai construit ici à grand peine pendant trois ans.

(Et puis il y a eu la discussion avec la directrice de l’école – « Vous savez monsieur, les parents trouvent toujours ça formidable les enfants bilingues, mais c’est bien de se demander aussi ce que veulent les enfants. »)

Ca ne veut pas dire qu’on ne partira pas, ça veut simplement dire que ce ne sera pas une fuite, dans la mesure où on a encore le choix. Je voudrais prendre le temps de me tremper un peu les pieds avant qu’on se jette à l’eau, pour que ce soit un vrai départ et non une expatriation de connard qui prend le monde pour son terrain de jeu.

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Idées reçues sur le vélo

Posted by on Juil 6, 2016

Au printemps 2016, The Cycling Embassy of Great Britain a eu l’excellente idée de créer un site pour faire la peau à quelques idées reçues sur le vélo : « Le vélo fait transpirer », « Je suis trop vieux pour faire du vélo », « Les vélos conduisent n’importe comment », « Les vélos provoquent des embouteillages », etc.

J’ai beaucoup apprécié le ton et la perspective adoptés dans les articles, qui mettent l’accent sur les décisions collectives et les infrastructures plutôt que sur les choix individuels et la confrontation, et j’ai donc souhaité apporter ma contribution en participant à la traduction du site en français. Finalement j’ai traduit l’interface du site et environ la moitié des articles.

La lecture de ces articles courts et informatifs est chaudement recommandée tant aux personnes qui font du vélo qu’aux autres : pour une fois il ne s’agit pas de jeter l’opprobre ou de faire du prosélytisme, simplement de marteler qu’avec des aménagements adaptés, la vie devient plus agréable pour tout le monde.

Et n’hésitez pas à contribuer, par exemple en suggérant un lien intéressant ou une nouvelle idée reçue à dénoncer !

Photo : Axel Naud

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La ligne droite

Posted by on Juil 1, 2016

portulan

Avec ses lignes emmêlées et régulières qui viennent se briser sur les îles et les continents, la carte portulan exprime à merveille l’espoir de voir un ordre complexe émerger du chaos. Elle mélange la description et le potentiel, figurant à la fois les côtes et tous les bateaux qui y naviguent et toutes les routes qu’ils pourraient suivre. Plus qu’une carte c’est une modélisation, une représentation en trois dimensions dont la troisième serait le temps.

Pour nos regards contemporains, le portulan évoque ces visualisations qui nous montrent tous les avions en vol à un instant t. Sauf qu’un bateau n’est pas un avion – le transport aérien fonctionne en éliminant l’incertitude, tandis que le propre du voyage en voilier, c’est qu’on n’arrive jamais exactement ni où, ni quand on l’avait prévu, que le vent et les vagues sont contrariants, que l’on s’écarte toujours un peu de la route qu’on avait tracée sur la carte. Non seulement la carte n’est pas le territoire, mais elle n’est pas le voyage. Et pourtant, sans elle, nous serions tout à fait perdus.

Enfant, les soirées sur le bateau de mes parents étaient toujours les mêmes. Le début de la météo marine sur France Inter interrompait instantanément la conversation, et un silence attentif tombait sur le carré. Nous écoutions religieusement Maire-Pierre Planchon, oracle des plaisanciers, pour savoir à quelle sauce nous serions mangés le lendemain. Et si les vents paraissaient cléments, et si la mer n’était pas trop grosse, alors mon père dépliait la table à cartes et nous nous installions autour pour choisir ensemble notre prochaine destination.

[La météo marine c’est le règne des euphémismes destinés à ne pas alarmer les profanes : « coup de vent » = putain de tempête ; « mer agitée » = j’ai tout vomi ; « mer agitée à forte » = sortir est suicidaire ; « grain » = sortez les cirés ou préparez-vous à changer de slip.]

Quand notre choix était arrêté (on n’allait jamais trop loin – avec un enfant on ne peut plus se permettre de passer des jours entiers sans mettre pied à terre), mon père entreprenait de tracer au crayon sur la carte une route qui me semblait infiniment tortueuse, trop complexe – alors qu’il me semblait qu’il suffisait de tracer un trait entre l’endroit où nous étions et celui où nous allions pour savoir quel cap suivre.

Mon père a bien tenté de m’expliquer – mais comme beaucoup des choses qu’il m’a dites, je ne l’ai compris que bien plus tard. Le trait tout droit que je voulais tracer ignore le sens du vent, néglige les hauts fonds, les courants et les marées. C’est le geste d’un bureaucrate qui prend la ligne de rhumb pour un rail et la carte pour le territoire.

Le trait c’est le but, l’idéal, le modèle, alors que le voilier, c’est la réalité concrète avec laquelle nous devons nous débattre. L’art du navigateur, c’est de trouver la route qui arrivera à bon port malgré tout, au bout d’un temps plus ou moins long.

Aujourd’hui je ne fais plus de bateau, mon père est mort, et les cartes marines ont rejoint les sextants et les astrolabes au nombre des objets décoratifs. Les marins utilisent des GPS.

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Ecrit pour l’éblouissante @temptoetiam

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À la place

Posted by on Juin 27, 2016

Je suis actuellement bloqué à mon bureau pour finir une traduction sans grand intérêt, sinon m’apprendre des mots exotiques tels que « pultrudé », « solin » ou « verrière en shed ». A la place je préfèrerais être :

– à la Réunion, avec mes amis et leur fils que je n’ai jamais rencontré et ma fille qu’ils ne connaissent pas – trois ans qu’on se dit « Bientôt ! », et ce ne sera encore pas pour cette année ;

– sur un voilier, quelque part sur la côte atlantique, avec les enfants dans les couchettes tandis qu’on papoterait dans le cockpit – mais pour ça il aurait fallu apprendre à naviguer quand j’en ai eu l’occasion, au lieu de renâcler et de me dire que j’aurai tout le temps plus tard ;

– à la plage, sur une île d’ici par exemple, les pieds dans le sable froid et un pull sur les épaules, avec quantité d’idées absurdes et le besoin viscéral de les mettre en oeuvre immédiatement (faire un très grand brasier, des jeux, un tournoi de sumo, du théâtre) – mais pour ça il faudrait que j’ai à nouveau 16 ans, ou à tout le moins trouver un moyen pour échanger un peu de la discipline conquise contre un peu de la fantaisie perdue en chemin ;

– attablé dans ma cour, avec des amis tout autour de la table, de l’alcool à foison et une inexplicable amnésie quant au fait qu’il faudra tous nous lever dans quelques heures pour nourrir et divertir nos enfants respectifs – mais ça ne nous arrive plus jamais, ou alors on se trouve soudain perdus comme des gosses encombrés de leur liberté – on n’a plus l’habitude de devoir discuter sincèrement, je veux dire d’autre chose que de boulot, de logistique et de puériculture ;

– à Berlin, de retour au port de Tempelhof, mais avec ma famille cette fois ;

– encore capable d’apprécier les films de merde que j’aimais tant et qui désormais m’ennuient sans plus offrir le moindre réconfort – mais je soupçonne que ça aussi, ça a quelque chose à voir avec le fait d’être devenu un vieux raseur.

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Langues perdues, langues conquises

Posted by on Juin 14, 2016

Les histoires de plurilinguisme m’émeuvent toujours beaucoup – les histoires de langues perdues me fascinent parce que je les trouve exotiques , et les histoires de langues conquises me plaisent parce qu’elles me sont familières. Mes parents étaient désespérément, terriblement monolingues, ils m’ont élevé à moins de 100 km de leurs lieux de naissance respectifs. Pas de bilinguisme pour moi – les autres langues que je parle, il a fallu les apprendre.

J’ai commencé l’allemand à 9 ans, en CM2, et l’anglais peu de temps après, sur le tas, seulement muni d’un vieux dictionnaire des années 60 et de l’envie de pouvoir jouer aux jeux de ma NES. Ensuite l’école a pris le relais. J’étais réceptif et motivé, j’ai appris vite.

Assez tôt, je me suis trouvé chargé communiquer avec les gens que nous rencontrions à l’étranger, en voyage. Meilleurs souvenirs : un premier de l’an à Prague, demander notre chemin à un chauffeur de taxi hongrois à Los Angeles, discuter avec un jeune Hopi venu de Flagstaff pour une cérémonie religieuse à Second Mesa, le type un peu agressif à Schwerin qui s’est trouvé désarçonné de m’entendre lui répondre en allemand.

A 16 ans j’en voulais beaucoup à mes parents de ne pas m’avoir fait bilingue, exotique et déraciné, parce que j’aurais trouvé ça romantique (l’ingratitude de l’adolescent incapable de voir la chance qu’il avait de voyager autant). J’étais déçu parce que je trouvais ça moins aristocratique de devoir apprendre d’autres langues que de les posséder. Je pouvais apprendre l’anglais et l’allemand mais ce ne seraient jamais mes langues, jamais vraiment en tout cas, jamais comme le français.

L’an dernier, un article de la romancière américaine Jhumpa Lahiri dans le New Yorker avait fait un peu de bruit. Elle raconte son apprentissage de l’Italien et comment elle est partie vivre à Rome, pratiquement sur un coup de tête.

La semaine dernière, j’y ai repensé en lisant un texte beaucoup plus court et, de mon point de vue, plus fort, sur les langues perdues et gagnées : dans On Language-Learning and the Decolonisation of the Mind, Iona Sharma raconte sa honte d’avoir perdu l’hindi et son apprentissage du gaélique.

J’ai pleuré à la fin.

A 25 ans j’étais obsédé par l’écriture, mais totalement enferré dans des expérimentations de forme hermétiques et vaines (si vous lisiez dejà nologos.net à l’époque : pardon). C’était les débuts de McSweeney’s Internet Tendency, je lisais HTML Giant tous les jours, j’étais au fait de la carrière de Tao Lin, et au bout d’un moment je me suis dit qu’il fallait peut-être faire l’effort d’écrire en anglais pour sortir de l’impasse.

J’ai encore quelque part un texte presque fini et assez drôle que j’espérais envoyer à McSweeney’s. C’était le monologue d’un type invectivant une famille américaine stéréotypique dans le métro de Paris. Ca jouait à la fois sur les clichés des touristes et des Parisiens, et le twist, car il en fallait bien un, est que c’était écrit avec un lourd accent français (w -> v , th -> z, h -> ‘)

Il m’avait fallu des semaines pour pondre quelques pages, mais évidemment j’ai laissé tomber avant d’avoir tout à fait fini et de me trouver soudain acculé à les envoyer – parce qu’en vérité, mon problème d’écriture n’était pas un problème de langue.

Demain je retourne à Berlin rendre visite à mon ami Frédéric (il a sorti un nouveau petit livre, j’en reparle bientôt) – qui a des choses à dire sur le bilinguisme, lui aussi. Son père est français et sa mère allemande, il parle un français impeccable, mais pour l’instant il ne se sent pas d’écrire en français.

A Berlin je vais aussi visiter une école primaire pour mes enfants, où ils pourraient apprendre l’allemand sans perdre leur français. Je ne sais pas encore si on partira, mais je suis heureux d’avoir enfin compris que le bilinguisme que j’ai tant désiré attendait seulement que j’aille le trouver.

ø

Photo : Dirk Dittmar

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Le pic de Paris

Posted by on Mai 16, 2016

La manifestation partait à 14h de Denfert, mon train arrivait à Montparnasse à 14h55. Je suis resté loin mais j’ai vu tout de suite que les copains n’exagéraient pas : des flics partout et tendus, des bruits sourds et non identifiés se succédant rapidement, des hélicos très bas. L’ambiance c’était plutôt Predator 2 que le Péril jeune. J’ai prudemment replié mon vélo et j’ai pris le métro, sous le regard indifférent des gens aux terrasses des cafés. Le désastre à l’horizon, et autour de ça : Paris, superbement égal à lui-même, aussi blasé et désinvolte qu’à l’accoutumée.

Quand je suis sorti du métro à Opéra, il s’est mis à pleuvoir des trombes d’eau. Un déluge. Je me suis réfugié sous le porche d’un grand immeuble, en compagnie d’une vieille dame, de trois peintres, de trois ou quatre jeunes professionnels des deux sexes en grande conversation sur les restos du quartier, de deux touristes asiatiques, et d’une jeune femme absorbée par son téléphone et sa cigarette. J’avais envie de les remercier, voire de les prendre en photo tant la scène était délicieusement familière – parisienne. Je n’ai pas osé, mais je crois que c’est le moment où j’ai pris la résolution de passer un week-end de touriste.

La canopée des Halles je l’ai trouvée très belle, et j’ai été surpris de constater à quel point ma perception du lieu était bouleversée par le fait de pouvoir le traverser, alors qu’avant on ne pouvait que le contourner ou s’y engouffrer. Paradoxalement c’est un peu décevant de découvrir les Halles si petites, maintenant qu’on ne s’y heurte plus. De mes premières visites à Paris, enfant, j’avais toujours gardé le souvenir d’une incommensurable fourmilière cyberpunk dont les escalators puants avalaient des hordes de gens sans discontinuer, la surface restant un espace vide, un peu inquiétant et compartimenté, bilalien. Plus rien d’inquiétant, désormais : je suis allé dans la boutique Lego et j’ai rempli une boîte comme on achète des bonbons, avec une joie toute enfantine.

Ensuite j’ai pris les escalators et bizarrement c’est en arrivant tout en bas, à l’endroit où l’orientation devient entièrement agéographique, que j’ai le mieux retrouvé mes marques : le forum des images, la piscine, le Cité Ciné. Toujours le même dallage et les mêmes piliers. Je serais incapable de dessiner un plan mais je sais quel couloir suivre pour arriver à tel ou tel bout.

(Bon j’ai quand même essayé d’aller à l’UGC Orient-Express alors qu’il a fermé il y a plus de deux ans.)

Les piscines, d’ailleurs : l’expérience aura été très homogène, et nettement meilleure que dans mon souvenir. Peut-être que je me suis seulement habitué aux vestiaires, entre temps. Peu importe. Aux Halles j’ai tenu 500m dans la ligne d’eau des bourrins (pardon, des « nageurs confirmés ») avant de devoir aller faire de la brasse molle pour me remettre, alors que le lendemain à Pailleron j’ai laissé tout le monde sur place. Difficile de savoir pourquoi : bassin de 50m contre 33, pas le même public en semaine et le week-end, ou plus vraisemblablement la différence entre trois ou huit heures de sommeil la nuit précédente.

J’ai visité consciencieusement tous les quartiers où j’ai vécu, pour faire semblant de ne jamais être parti. En trois jours j’ai quadrillé à vélo une grande partie du quart nord-est de la ville, avec l’envie de m’arrêter pour prendre des photos toutes les cinq minutes.

A Belleville j’ai vu un Chinois juché à l’arrière d’un camion qui déchargeait à l’épuisette une cargaison de poissons frétillants, un feu tricolore de guingois mais toujours fonctionnel, et un photographe se ruant au milieu du boulevard entre deux bagnoles pour saisir une mariée traversant la rue dans sa robe à traîne.

Aux Buttes Chaumont j’ai croisé un type que faisait son footing dans un t-shirt de la CNT, des adolescents en kippa qui se battaient violemment puis rigolaient puis recommençaient à se battre, et une assez jeune fille au téléphone qui expliquait à son correspondant, mais surtout à la cantonade, que Machin était exactement le vingtième mec avec qui elle avait couché, c’est dingue non ?, et qu’elle voyait Truc ce soir. Elle espérait susciter des regards choqués ou incrédules (peu importe, des regards), mais je crois être le seul à m’être retourné. Décidément je suis redevenu un plouc.

Dans le Marais j’ai constaté que la brooklynification galopante gagnait des rues que je croyais immuables. Dans les grands magasins je me suis soumis de bonne grâce aux contrôles de sécurité absurdes. Dans le métro, j’ai vu trois jeunes filles discuter de séries, en beuglant notamment qu’il fallait ab-so-lu-ment regarder tout Grey’s Anatomy depuis le début, avant d’entreprendre de spoiler l’intégralité des épisodes récents du Trône de Fer. Je craignais beaucoup pour leur sécurité. J’ai vu des galeries vendant du street art, et un type en train de démonter une vieille moto anglaise dans une boutique absolument blanche et vide, et partout des hordes de livreurs de bouffe en fixie.

J’ai vu de vieux amis épuisés et hagards, usés par le boulot, les enfants, l’ambiance, les lacrymos, la peur – usés par Paris.

Figure nécessairement parmi les finalistes du championnat du truc le plus XIe de tout le XIe cette pharmacie pourvue d’une jardinière où poussent des plantes aromatiques en libre service, rue Popincourt je crois.

Passage de la Main d’or, j’ai bu très tard dans un bar très sale au personnel complètement saoul, où deux filles inconnues ont tenté de nous contraindre physiquement, mon acolyte et moi, à danser sur une chanson d’Etienne Daho. Nous avons dû objecter que nous étions d’honnêtes pères de famille pour nous dérober. Ailleurs j’ai bu des pintes de bière artisanale délicieuse et ridiculement chère, mangé des salades thaï exquises et des falafel et des planches de fromage, visité des librairies (plusieurs d’affilée !) et des concept stores pour enfant – toutes choses que j’ai dû apprendre à ne plus tenir pour acquises, ces dernières années.

Rue des Boulets j’ai constaté que Le Franprix avait fait peau neuve – il a désormais d’immenses vitrines au lieu des façades aveugles et dégueulasses que je lui ai connues pendant des années. Et le Dia de Pyrénées est devenu un Carrefour Bio, et mon kebab préféré de la rue Jean-Pierre Timbaud une pizzeria prétentieuse.

Rue Chanzy j’imaginais trouver le Titon désert, avec tous les gens du cinémâ partis à Cannes, mais pas du tout : les auteurs et éditeurs assuraient l’intérim avec beaucoup d’application. C’était à celui qui gueulerait le moins subtilement « … parce qu’ils ont JOUÉ MA PIÈCE… en juillet EN ARGENTINE pour une RÉSIDENCE D’ARTISTE… m’avait prêté leur appartement à LISBONNE, c’était trop bien j’ai pu ÉCRIRE pendant une semaine… » Etc. J’ai noyé mon agacement et ma jalousie dans la bière.

Je suis arrivé en retard à peu près partout. J’ai perdu l’habitude de l’organisation des soirées, parce qu’il est devenu si rare que j’ai plus d’amis à voir que de temps pour le faire. Finalement j’ai aussi eu du mal à échanger ne serait-ce que quelques phrases avec chacun, ça aussi c’est une gymnastique dont j’ai perdu l’habitude.

Mais rien de tout cela n’est le pic de Paris. Le trophée appartient à une histoire qu’on m’a racontée. C’était la semaine dernière, je crois. Avenue Simon Bolivar, un peu avant d’arriver aux Buttes Chaumont, un gros scooter double une voiture à vive allure. Manque de chance, en face, un bus. Choc frontal. Le motard désarticulé mais encore vivant est évacué vers le trottoir par des passants, au milieu de la circulation interrompue. La vitre de la voiture que le scooter avait tenté de doubler se baisse alors, et le conducteur entreprend de pourrir l’accidenté, maudissant les scooters, leur imprudence et leur bêtise. Les passants lui font remarquer que ce n’est peut-être pas le moment, l’automobiliste s’en moque et continue de vociférer jusqu’à l’arrivée des secours.

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L’éducation

Posted by on Mai 8, 2016

Un mot d’abord :

J’ai été élevé par des parents féministes. Au quotidien ça se traduisait notamment par le fait que ma mère était la personne la plus occupée du foyer, celle dont il fallait s’accommoder, celle qui avait le rôle héroïque. Mon père faisait les courses, le diner, s’occupait de moi, tandis que nous attendions interminablement qu’elle rentre de l’une de ses innombrables réunions. Quand j’ai grandi, j’ai eu droit au récit des faits d’armes, le MLF, les manifs, les cars pour avorter en Angleterre, la totale – et puis les récits exemplaires sur le sexisme au quotidien, les stéréotypes, la misogynie d’autant plus pernicieuse chez les gens de gauche qu’ils se croient du côté du Bien.

Aujourd’hui, il est de bon ton de se moquer des féministes militantes (et je concède qu’elles sont souvent agaçantes ou désagréables à lire), mais c’est bien grâce à leurs vérités déplaisantes que j’ai pu constater que la meilleure volonté de mes parents n’était pas parvenue à m’immuniser magiquement contre le sexisme, comme je l’ai longtemps cru.

– et voilà qui constitue une préambule adéquat à un texte sur ma tentative pour donner à mes enfants une éducation féministe.
(suite…)

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Maigrir

Posted by on Mai 5, 2016

Il en va de l’obésité comme du tabagisme : on est trop souvent confronté à des discours moralisants ou irrationnels, qui n’informent personne. C’est idiot parce que la stigmatisation ni la pensée magique n’ont jamais aidé qui que ce soit. En deux ans j’ai perdu une vingtaine de kilos que je n’ai pas repris depuis, je vais essayer de résumer ce que ça m’a appris, en essayant d’être le plus honnête possible.

J’étais gros, je ne le suis plus, mais j’en ai gardé des difficultés (un inconfort) dans les rapports humains. Quand on est gros, on sent sur soi en permanence (ou on imagine, peu importe) les regards méprisants, à la caisse du supermarché, au restau, quand on marche dans la rue, quand on fait du vélo, etc. – et vous savez pourquoi on le sent ? Parce que c’est le regard qu’on porte sur soi-même. On sait bien qu’on n’est pas très séduisant, on sait que ça va être une bataille pour être pris au sérieux chaque fois qu’on rencontre quelqu’un. Les gros sont ridicules. Ils ne savent pas se maîtriser. Pff.

Une fois qu’on est gros, redevenir mince est extrêmement difficile. Ca nécessite de s’affamer pendant des mois. Il ne suffit pas de manger bien – ça c’est pour rester mince – il faut manger trop peu, et ce alors même que la nourriture est un des rares réconforts fiables qu’on connaisse encore.

Les cinq ou dix premiers kilos partent assez vite, en quelques semaines. C’est la bonne nouvelle. On se prive des choses qui contribuent le plus manifestement à entretenir le gras, on arrête de se goinfrer et on a un minimum d’activité physique – une demi-heure par jour, de marche ou de vélo ou quoi, jusqu’à sentir qu’on va transpirer – c’est important de ne pas s’épuiser, parce que ça donne faim. Bref. C’est très douloureux, la faim fait tourner la tête, les efforts de volonté à accomplir sont violents, mais heureusement les résultats sont rapides – c’est d’ailleurs le seul moment où ça m’a aidé de me peser régulièrement.

Cette première étape montre que ce qu’on croyait impossible ne l’est pas, mais qu’il va vite falloir trouver une autre stratégie. On ne peut pas continuer éternellement à se priver de dessert, de crème et d’alcool, et à se gaver de carottes et de concombres pour se sentir le ventre plein. Les vrais difficultés commencent.

L’objectif c’est de trouver un mode de vie tenable à long terme, qui rend plus heureux qu’on ne l’était. Apprendre à aimer les crudités et le dal comme on aime le saucisson et le fromage – sans remplacer nécessairement les uns par les autres. C’est difficile quand on a passé sa vie à se trouver des excuses pour s’empiffrer, et on n’est guère aidé par le chemin qui reste à accomplir.

Beaucoup de gens qui ont maigri en gardent un rapport conflictuel à l’alimentation. Essayez de peser tout ce que vous ingérez dans une journée, puis de calculer l’apport calorique que ça représente, puis de vous assurer que cet apport calorique est insuffisant, et recommencez chaque jour pendant un an ou deux, vous verrez que ça laissera des traces. Paradoxalement ça crée un sens de la camaraderie chez les anciens obèses qui n’est pas sans évoquer (toutes proportions gardées, hein) un bizutage ou un camp d’entraînement de l’armée. On se reconnaît, on sait ce qu’on a vécu. Mais ça n’aide guère à créer un rapport sain à la nourriture. Les médias font tout un flan autour des forums pro-ana, mais très franchement allez faire un tour sur des forums de musculation au poids du corps ou quoi, quand les gars racontent leurs stratégies de sèche on est clairement dans le pathologique.

Le fond du problème, je crois, c’est que contrairement au tabagisme, il est difficile d’arrêter de manger. Et il est nettement plus facile d’apprendre la privation que la modération.

Je n’ai pas vraiment de solutions à offrir pour y parvenir, à part l’acharnement et la discipline. Je ne sais pas s’il faut en passer par l’étape décompte des calories ou si on peut directement s’habituer à manger des portions raisonnables – mais comment sait-on qu’elles sont « raisonnables », dans ce cas ? Est-ce qu’on doit devenir végétarien ? On peut tout à fait. Déjà manger peu de viande ça aide beaucoup, tant à maigrir qu’à se sentir mieux et à avoir une autre vision de ce qu’on mange. Quand est-ce qu’il faut s’arrêter de mincir ? C’est difficile aussi. On peine à se voir tel qu’on est. Est-ce qu’il faut faire du sport ? Ca aide à se sentir plus en forme, pas nécessairement à mincir.

Tout ce que je peux donner c’est une perspective : après, on se sent mieux.

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Photo : Dan Goodwin

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