Observatoire de la syntaxe contemporaine

L’entreprise

par Général Spinoza

Le jargon de l'entreprise est intéressant en tant que matrice de nos propres fautes de langue - par capillarité, journalistes, consultants et publicistes ont absorbé les anglicismes, les tautologies et les mots rendus méconnaissables par un aller-retour, avant de régurgiter en plein dans nos bouches grandes ouvertes et avides d'esbroufe à pas cher.

Dans nos sociétés, la langue corporate tient le rôle d'une sorte de latin moderne. On m'opposera peut-être que le latin a survécu à l'extinction de ses locuteurs natifs grâce à son statut de lingua franca, tandis qu'aujourd'hui, chaque langue vernaculaire dispose de sa propre version jargonnante. A cela je répondrais que décidément, la modernité est belle : la puissance du dialecte corporate provient de ce qu'il adopte non seulement le vocabulaire, mais aussi la grammaire de l'anglais infect et bâtard en usage dans les entreprises globales1. Ne vous y trompez pas : on peut bien croire parler français, ce qu'on parle au fond, c'est la langue des patrons, des standards, des meilleures pratiques et des process 2. La langue des communiqués de presse (et donc, par extension, celle de la majorité des articles de presse), par exemple, n'en constitue qu'une variante spécialisée - le vocabulaire est un peu différent, mais les structures sont les mêmes.

"Vous retrouverez facilement ces modifications puisqu’on a eu la transparence de les mettre en gras donc on voit ce qui a été changé par rapport à la version initiale "

La rhétorique de l'entreprise est basée sur la répétition de mots (barbarismes) et de tournures (solécismes), jusqu'à ce que le sens se fasse (magiquement). Au départ il y a l’apprentissage : les mots sont inculqués, répétés, enfoncés dans des crânes mous, tandis qu'on leur associe des réflexes conditionnés, un peu à la manière du Manchurian Candidate : lorsqu'ils entendent 'qualité', les drones du patronat se mettent en boucle et déclament le déroulement du process QC de leur boîte. Ils convoquent immédiatement les autres mots associés.

Si on les interrompt, ou qu’on met en question une absurdité de langue, ils recommencent au début, comme si on ne les avait pas compris - en effet, de leur point de vue, c'est ce qui s'est passé. Il n’est pas possible de mettre en question une partie du discours ou de la phrase, car c’est l’ensemble qui doit être accepté. Il n’y a pas à comprendre, il y a à accepter. On peut comparer cela à l'obsession des responsables politiques pour "l'explication" : il est inenvisageable que la population soit en désaccord avec une décision, le problème est toujours que cette décision n'a pas été suffisamment expliquée. Mais je m'égare.

L’important à saisir est l'aspect magique de la langue de l'entreprise. Les mots n'y renvoient plus à la réalité : ils sont une forme d'invocation. Lorsqu'une phrase a une structure - ce qui n'est pas acquis, mais bref - il s'agira obligatoirement d'une tournure habituelle, connue et donc oubliée. La phrase contiendra un mot (plusieurs si c'est un expert qui parle) chargé de porter le sens - disons plutôt qu'on jette un mot à l'aventure, en espérant ou en sachant qu'il produira une sorte de petit nuage de sens.

"Face à la poursuite du développement global de notre entreprise, notre excellence dans le domaine de la communication organisationnelle sera un facteur clé de notre succès."

A l’évidence, chacun de ces mots en est dénué. Ce n’est que sous la forme d'une phrase qu’on parvient à obtenir une sorte de formule. Poussée à l'extrême, cette logique devient celle des pubards, qui empilent les mots sans souci pour la grammaire jusqu'à ce que le sens se fasse - "sourire la vie", "vibrez plus grand", que sais-je. Comme dans la publicité, on peut également noter une certaine fascination pour les sciences, assez enfantine - les pubs nous montrent des courbes qui montent le long d'axes ni gradués, ni légendés, et les séminaires d'entreprises sont pleins de références à "des études", "des scientifiques", "la philosophie", "les spécialistes", etc.

Attention tout de même : quand je dis ‘sens’, il faut bien comprendre que les mots clés (magiques) ne font pas sens comme on l'entend traditionnellement. Ils se contentent d'invoquer un certain imaginaire (généralement Bien ou Pas Bien).

"Il est possible d’influer directement sur le succès de l’entreprise en accroissant la proposition de valeur de l'IT, tout en minimisant les risques et les coûts associés."

Traduction honnête : l'informatique permet plus de Bien et moins de Pas Bien. Donc c'est Bien. C'est ainsi que se fait la compréhension. Il n'y a pas de recours à l'articulation logique, à la causalité. Les seules logiques sont celles de l'empilement et de la répétition. Les mots ne correspondent plus à des choses ou à des concepts, en tout cas ce n'est pas leur rôle premier.

"Une communication efficace signifie que les leaders de l'entreprise ont pris le temps d'articuler la vision de l'entreprise avec clarté et concision, de montrer aux employés comment y contribuer, et de démontrer comment elle peut être "vécue" dans leur travail. Au niveau de la direction, la cohérence et la régularité de la communication est critique, même s'il n'y a rien de nouveau ou de vital à communiquer. Cela apporte confiance et crédibilité."

La puissance de la langue de l'entreprise tient à ce qu'elle se situe entièrement dans le champ du simulacre. Elle résout enfin le plus grave problème du langage (quel est précisément le rapport entre les mots, les choses et les idées ?) en contournant le problème. Tout entier tourné vers l'élimination du doute et de l'ambiguïté (du risque), le sabir des managers est parvenu à créer une nouvelle réalité, plus simple, plus belle, un monde des idées où les questions qui fâchent n'ont plus lieu d'être. L'objectif de ce simulacre est de tenir la réalité à bonne distance afin de mieux l'encadrer3.

Merci de votre attention. La prochaine fois, nous nous intéresserons à la prise de parole semi-publique.

Notes

  1. A ma connaissance, c'est d'ailleurs la seule langue à laquelle la traduction machine rende véritablement justice
  2. Les standards, les process et les meilleures pratiques ont pour objectif tacite de permettre d'employer des abrutis à des tâches à responsabilité.
  3. Valeur ajoutée: le flou artistique qui entoure les mots permet de jeter facilement l’anathème ou d’accuser de déviationnisme (bien que personne ne sache précisément ce que sont la qualité ou les meilleures pratiques, il n’est pas interdit de blâmer quelqu’un parce qu’il ne les respecte pas).
  • Ca faisait longtemps que ça me tarabustait de parler du langage d’entreprise. Je n’aurais jamais fait aussi bien. Merci.

    Signé : Ingmar

  • Les extraits sont beaux comme du Philippe Sollers.

    Signé : Skippy

  • [...] intitulé fort habilement NO LOGOS. Avec pour débuter un délicieux et (trop) bref article sur le vocable d’entreprise. A suivre, [...]

    http://www.pourpres.net/marin/?p=731

    Signé : No(s) logo(s) « Desert Eagle

  • Très bon billet monsieur le Général Spinoza, j’ai l’impression d’un retour au sources.

    Signé : Engelbert

  • Chers amis (car vous en êtes un même si je ne vous connais pas). Je découvre vos textes à l’instant et je les aime.

    Sur le sujet de ce billet, je trouve votre analyse très juste, quoiqu’incomplète, notamment en ce qui concerne les locuteurs, même si c’est en filigrane lorsque vous parlez du rapport de cette langue à la réalité.

    Il s’agit de l’aliénation des locuteurs de cette langue. Cette langue n’a pas seulement vocation à tenir la réalité à distance afin de mieux l’encadrer, mais également afin de mieux l’ignorer, de mieux s’en défendre. Son ambiguïté sert aussi à permettre des actes sans ambiguïté en les rendant flous.

    A ce propos, vous trouverez sans doute quelqu’intérêt à ces trois textes qui abordent ce sujet :
    http://www.vfwh.org/spip.php?article10
    http://www.vfwh.org/spip.php?article61
    http://www.vfwh.org/spip.php?article71

    Amicalement.

    Signé : petite étoile

  • petite étoile, merci tant pour tes compliments que pour tes liens, c’était très amusant.

    Si j’ai effectivement ignoré la perspective du locuteur, c’est essentiellement parce que je manque d’expérience et d’informations : je ne fréquente la langue de l’entreprise que de loin, lorsque je la traduis. La culture de l’entreprise m’est assez étrangère, et je ne peux que me risquer à inférer.

    Signé : Séraphin Lampion

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