Entre-temps, vous avez fini par accepter. Il n’est plus question de douleur, de terreur ou de regrets. La date arrive, voilà tout, et vous devez répondre. Grâce à mon excellente sagesse, vous avez échappé au mariage et vous avez réfléchi, un peu au moins, avant de vous reproduire – pour autant toute cette ingéniosité ne saurait vous prémunir contre le temps qui passe.

En selle, mon garçon ! Il est temps de fêter vos 30 ans.


Les préparatifs

Il s’agira tout de même de votre premier anniversaire fêté en qualité d’adulte responsable. On ne tolérera plus, désormais, les salades de pâtes ni les couchages à même le sol, et d’une manière générale toute forme d’inorganisation sera disséquée dans les dîners en ville des mois qui suivront. L’heure est grave.

D’abord, le choix de la date. Vous êtes né en mars, et un week-end pluvieux vous paraît donc la seule solution possible ? Non. Cette année est à vous, entière. Vos trente ans sont à l’évidence un événement d’envergure, et ils méritent un long week-end à jour férié, à choisir parmi ceux disponibles de mai à août. Une fois la date arrêtée, pensez à prévenir en avance, sous peine de voir vos amis globe-trotters encore barrés à Katmandou ou Buenos Aires, et de vous retrouver encerclé de célibataires et d’associaux.

Ensuite, les invités. Les trente ans ont cet avantage sur les vingt que tous vos amis ont sans doute eu le temps de se rencontrer, en dix ans. Et puis les infréquentables, il est probable que vous ne les fréquentez plus. Non, il n’y aura que des gens bien élevés, cela va de soi. Pourtant, l’âge s’accompagne d’autres soucis. Les amis fraîchement divorcés ou séparés peuvent par exemple causer quelques ennuis. Il se peut en effet que vos amis aient un goût excellent en matière de filles, épouses comprises, et que vous soyez déchiré à l’idée de ne pas pouvoir inviter leur ex. A l’inverse, il peut arriver que la nouvelle conquête d’un ou une camarade ne fasse pas l’unanimité – dans ce dernier cas, la voie à suivre est parfaitement droite et présente fort peu de péril : invitez le couple, et seul l’ami viendra. L’autre saura trop bien ce qui l’attend pour ne pas trouver un excellent prétexte pour rester chez lui.

En dehors de ces quelques cas particuliers, soyez certain que tout le monde fera le déplacement (Facebook et ses ravages). Que vous soyez déjà propriétaire d’un confortable logis ou non, vous n’aurez donc d’autre choix que de louer une salle des fêtes communale, un prestigieux château, ou une série de gîtes ruraux, selon votre budget. Votre région d’origine constitue une bonne base de réflexion. Il doit bien vous rester quelques amis qui en sont également originaires, et vous devez tout de même la connaître un peu. En cas de région d’origine pourrie ou lointaine, rabattez-vous sur quelque chose de joli, proche de la mer et éloigné de la diagonale du vide.


Vendredi

Désormais dépourvus de cartes de réduction de train, et sous l’influence de films américains récents, vous décidez de louer une voiture à quatre pour vous rendre sur les lieux de la sauterie, vos plus proches amis et vous. Même entamé avec un peu de retard, le trajet sera amusant : vous passerez en revue les invités, les présents et les absents, et tenterez de vous souvenir ensemble de ce qu’ils sont devenus depuis la dernière fois que vous les avez vus. Vous rirez beaucoup, ferez sans doute un excès de vitesse, et tremblerez à l’idée que les flics ne vous arrêtent et découvrent l’énorme collection de CD gravés qui encombre le coffre (aucun risque, avec vos tronches d’avocats junior et de créatifs).

Pour autant, la sortie de Paris ne sera pas sans aléas. Vous découvrirez, surpris, que nombre de gens passent leur week-end hors les murs, et subitement vous vous maudirez. Une fois sorti du marasme, un petit tour à Auchan, en banlieue proche, suffira à remplir de provisions gargantuesques le coffre de votre 206 décapotable (la voiture du frimeur économe). Allez, tout va bien, vous n’avez qu’une demi-heure de retard supplémentaire. Ensuite le trajet sera sans encombre, si l’on excepte votre ami Arthur, qui tiendra à vous faire prendre de la drogue. Rembarrez-le avec un sourire un peu triste.

Pas folle, votre copine vous a rejoint en train, et elle avait également prévu que vous seriez à la bourre de deux bonnes heures (mais comment fait-elle ?). Vous envoyez quelqu’un la chercher – non, pas Arthur, qui a réussi, de manière inexplicable, à s’enfiler quatre bières depuis que vous êtes descendus de voiture -, tandis que vous resterez pour accueillir les invités, qui arriveront petit à petit.

Les retrouvailles constitueront normalement un véritable moment de joie, et seul un trait de nostalgie viendra les souligner – un peu comme l’Angostura dans le mojito, si vous me passez l’expression. Bien sûr la décrépitude s’abat sur vos ventres, vos crânes et vos fesses, bien sûr le malaise est là, créé par les différences sensibles, désormais, entre les résultats de vos différents plans de carrières et tentatives amoureuses, bien sûr – mais tout cela importe peu, finalement. Vous avez partagé la jeunesse de ces gens. Vous les avez connus impétueux, frais, mal habillés ou un peu naïfs. C’est un lien.

Courageux mais pas téméraire, attendez l’arrivée de votre copine pour régler l’épineuse question des chambres – il n’y en aura pas assez pour tout le monde, et il y aura forcément une piaule pourrie et sentant fort, si bien qu’il faudra nécessairement que certains dorment sous la tente tandis que d’autres se bouchent le nez. Votre copine, qui excelle dès qu’il s’agit de palier vos inconséquences, saura faire une répartition habile, propre à minimiser les récriminations (tant sur le moment que dans votre dos).

Une fois tout le monde installé, rejoignez l’équipe constituée des trois-quatre poivrots qui ont pris l’initiative de sortir l’apéro, et installez-vous avec eux. Invitez immédiatement tout le monde à en faire autant. Il est cependant probable que les filles refusent de vous accompagner, au prétexte qu’il faut préparer le dîner – ce sera l’occasion de la première salve de blagues sexistes du week-end. Riez par politesse ou parce que vous trouvez cela drôle, mais n’attendez tout de même pas trop longtemps pour laisser la mauvaise conscience s’emparer de vous, car sinon vous serez encore en train de débattre de l’opportunité d’aller donner un coup de main qu’elles auront déjà achevé toutes les tâches que vous auriez pu accomplir sans trop de difficultés – rangement des courses, épluchages et nettoyages divers, etc. -, et vous vous retrouverez avec tous les trucs pénibles sur les bras, de type surveillance intermittente de la cuisson des légumes.

Pis encore, chaque verre vidé fera croître l’intervalle séparant vos visites à la cuisine, en même temps que déclinera le soin que vous mettrez à tourner les courgettes, et vous finirez immanquablement par laisser brûler le fond de la cocotte. Rassurez-vous : au dîner, il faudra un certain temps avant que quelqu’un n’ose vous en faire le reproche, la conversation étant pour l’heure monopolisée par les récits successifs de hauts faits collectifs, accomplis des années auparavant mais dont les souvenirs ne s’effacent pas, faute d’avoir été remplacés par de plus glorieux.

« Ah, t’en souvient-il ?, nous étions jeunes ! Le prof de latin n’a jamais su ce qu’était devenu son cartable, et j’ai encore en mémoire la tête de Magali, jetée dans la fontaine contre son gré. Et ce bar de Berlin où nous avions dansé jusqu’à l’aube, est-il toujours là ? »

La grande cérémonie de remise des cadeaux viendra après dîner. C’est sans doute le moment du week-end où votre attitude sera scrutée le plus intensément. Adoptez donc une expression de circonstance (l’alcool vous rend gai, la soirée est bonne, vous êtes si touché que tout le monde soit venu, un peu gêné aussi par toutes ces dépenses, mais vous comprenez bien qu’il faut en passer par là, etc.). C’est votre grand oral à vous, et le jury n’est pas acquis à votre cause.

Camouflez une longue inspiration derrière un éclat de rire bon enfant, puis approchez-vous des paquets.

Le truc à caractère sexuel : menottes en fourrure, string en bonbon, fouet, etc.

Riez. Donnez dans l’auto-dérision plutôt que dans la grivoiserie pour tuer dans l’oeuf l’inconfort général qui menace (« Formidable ! Je suis justement quelqu’un de très ennuyeux sur un plan sexuel ! »). Evitez de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas (vos amis sont des lourds, personne n’a très envie de vous imaginer pendant vos ébats, etc.), ni encore moins de sous-entendre que vous avez une vie sexuelle triomphante (non, vraiment, personne ne veut imaginer ça).

Le beau cadeau pour lequel tout le monde ou presque s’est cotisé : réflex numérique, vidéo-projecteur, livre rare, voyage, tableau d’artiste contemporain prometteur, etc.

Extasiez-vous. Faites part de votre surprise et de votre ravissement. Préparez-vous à remercier tous les présents, un par un, et indépendamment du fait qu’ils aient participé ou non (faites-moi confiance, vous préférez ne pas savoir). Si le cadeau vous plaît, soyez ému.

Production artistique d’un ami : aquarelle, triptyque à l’huile, concert privé, poème, etc.

S’il s’agit d’une oeuvre picturale, priez pour du non-figuratif – vous seriez au courant, maintenant, si vous comptiez un peintre talentueux parmi vos relations.

Le poème sera sans doute l’épreuve la plus intense, en même temps que la plus brève. S’il est peu probable que le texte dépasse la trentaine de vers d’une ballade (sauf en cas de poésie de type contemporain – là je ne réponds plus de rien), vous pouvez être sûr qu’il sera déclamé avec la solennité qui convient et que toutes les syllabes y seront. On n’élidera pas un e muet pour abréger vos souffrances. Avec un peu de chance, le contenu sera majoritairement humoristique et le poète ne s’attardera pas sur vos qualités humaines ou quoi. A tout prendre, la balourdise et la méchanceté sont préférables à la mièvrerie.

Le concert représente l’option médiane en termes de risque : sa durée dépasse certes celle du poème, mais les fautes de goût et les maladresses y seront moins sensibles ; l’attention des spectateurs ne sera pas focalisée sur vous, et vos bruits de gorge étranglés devraient passer inaperçus. Ajoutons que vous ne serez pas obligé de l’accrocher dans votre salon, ce qui est toujours un plus.

Dans tous les cas, ne tarissez pas d’éloges, et déclarez que c’est le plus beau cadeau qu’on vous a jamais fait. C’est sans doute vrai.

Le roman contemporain

A tout prendre, priez pour un Américain plutôt qu’un Français. Statistiquement, c’est plus sûr. Si vous n’avez jamais entendu le nom de l’auteur ni le titre, c’est assez bon signe – au moins vous éviterez qu’un regard d’horreur ne voile fugitivement votre visage, comme c’eût été le cas en découvrant le nom de Guillaume Musso ou assimilé en couverture.

Ne promettez pas de le lire. Ce serait comme féliciter quelqu’un parce que sa cuisine est bonne ; dire des évidences ne fait que donner corps, dans l’esprit de votre interlocuteur, à l’idée que vous aviez envisagé la possibilité inverse.

Le truc inutile acheté en speed chez Tati

Ne faites pas mine de demander des explications sur l’utilité / utilisation, cela pourrait passer pour une attaque sournoise. Non. Dites simplement : « Formidable ! Je suis justement quelqu’un de très ennuyeux sur un plan sexuel ! »

L’alcool : vin de garde, champagne, vieux cognac, etc.

Remerciez chaleureusement les quelques bonnes âmes qui vous connaissent vraiment et n’essaient pas de vous faire passer pour ce que vous n’êtes pas. En parallèle, réfléchissez à une cachette adéquate pour ces nouveaux trésors : la nuit s’annonce longue, et les prédateurs nombreux.

Quoi qu’il arrive, ne vous sentez pas mésestimé ou incompris simplement parce que vous avez eu des cadeaux pourris. Appréciez à sa juste valeur l’énergie déployée par vos amis, et réalisez graduellement que vous ne leur facilitez guère la tâche : vous avez arrêté de fumer, vous ne collectionnez rien, et les rares passions que l’on vous connaît ne sont pas directement convertibles en achats, en tout cas pas à un prix raisonnable. Profitez-en pour comprendre que vous n’êtes pas quelqu’un de très sympathique, au fond, et que vous avez déjà bien de la chance d’avoir trouvé quelques personnes pour venir partager avec vous l’horreur de vieillir, et même vous aider à croire, un moment, qu’elle était digne d’être fêtée.

Allez, vous avez assez réfléchi pour l’instant. Buvez, maintenant, dansez un peu, roulez-vous dans l’herbe et proposez un feu de camp – profitez de ce bref moment de détente pour condenser en quelques heures les souvenirs qui resteront parmi les meilleurs.

A un moment de la nuit, sans doute après trois heures, Frédéric (récemment séparé) va se taper Anna (récemment casée) dans une tente/chambre/clairière/encadrure de porte. C’est parfaitement sordide, et tout le monde les a vus (ou a été mis au courant, c’est égal). Je comprends votre malaise, mais réflechissez un instant. Ils sont venus seuls, ils en rêvaient depuis si longtemps, après tout, et puis il y a tout de même quelque hypocrisie à venir pinailler, après coup, en disant que la fête est là pour opérer un grand renversement, bien entendu, mais qu’il y a des limites. Je veux dire, une heure plus tôt vous vous débarrassiez gaiement de vos vêtements pour rejoindre dans la piscine les filles que vous rêviez de voir nues depuis plus de 10 ans, et maintenant, sous prétexte que vous êtes trop petit bourgeois pour avouer vos pulsions, il faudrait condamner publiquement. Non. Ne participez pas aux commérages de ces adultes biens sous tous rapports qui vous servent d’amis, écoutez-les parce qu’il faut bien connaître les détails scabreux mais par pitié, n’en rajoutez pas. Vous avez vu l’homme qui a vu l’ours, et c’est l’événement le plus significatif enregistré par votre conscience sur les six derniers mois, fourchette basse – n’est-ce pas plutôt l’occasion d’apprendre quelque chose sur vous-même, sur ce que vous êtes devenu ?

Je vous propose d’aller vous coucher, sur ces entrefaits. L’aube approche, il y aura d’autres nuits, et votre copine vous attend depuis une bonne heure et demie dans un lit trop mou et poussiéreux.


Samedi

Vengez-vous du poète/peintre/musicien en l’envoyant chercher à la gare le chieur arrivé par le train de nuit, peu après l’aube. Ne faites pas votre martyr en y allant vous-même. Les artistes sont de grandes âmes, vous savez, et puis vous serez trop soûl encore, trop peu reposé surtout.

Réservez quelques heures de votre matinée au sommeil tout en veillant, dans la mesure du possible, à ne pas être le dernier debout. Il est nettement plus confortable d’être assis à la table du petit déjeuner pour accueillir un à un les lève-tard que de compter parmi leurs rangs, surtout si vous avez fini la soirée en mauvais état : seuls ceux qui seront déjà debout auront l’occasion de se moquer de vous. Les autres seront trop occupés à subir les attaques des lève-tôt pour penser à vous taquiner.

Dans tous les cas, le petit déjeuner du samedi matin sera nimbé d’une étrange mélancolie, qui trouve son origine dans le savant mélange de culpabilité diffuse, de terreur rétrospective et de jubilation secrète qui vous habitera tous, quoique dans des proportions diverses, en fonction de vos activités de la nuit précédente.

Résistez à l’envie de cancaner, même si l’ambiance paraît propice. Encore une fois, les informations viendront d’elles-mêmes à vos oreilles, et bien assez tôt : vos amis auront en effet tendance à s’entre-congratuler de leurs faits d’arme de la veille, dans la mesure où ils sont avouables. Ah mais c’est qu’on tient bien le coup ! Ah mais c’est qu’on sait encore faire la fête ! Ah mais comment donc, cher ami !

Pendant ce temps, Frédéric restera silencieux, la mine plongée dans son bol, et Anna déploiera une énergie considérable pour maintenir un semblant de conversation avec sa voisine directe. Vous pourrez également surprendre la première discussion du week-end sur la fiscalité, dans un coin (fuyez, malheureux).

Tandis que quinze heures sonnent et que les derniers levés finissent leurs tartines, les hommes commenceront à s’affairer autour du barbecue. Ah, la cérémonie de l’allumage ! Soudain les messieurs confèrent, l’air grave, en scrutant intensément une pile de cagettes. Si vous décidez de vous en mêler, prenez les choses en main. Ne soyez pas l’un de ces misérables picadors qu’on envoie chercher du petit bois, ni encore moins l’odieux donneur de leçons qui se matérialise invariablement, chaque fois que quelqu’un essaie d’allumer un feu.

En fin de compte, le résultat importe peu pourvu que tout le monde soit attablé. Les merguez arriveront sans doute trop cuites et trop tard, mais tout le monde s’en fout : le rosé est frais, le soleil brille, la vaisselle est dépareillée, seize heures approchent et les récits épiques de souvenirs communs abondent – aucun doute, il flotte un parfum de vacances.

1. Autre technique possible : dès l’arrivée, bien bosser l’emplacement du tiroir à couverts et la fonction des différents placards, pour être à même de répondre aux questions des autres comme si vous aviez déjà accompli votre part de travail. Dans tous les cas, il est conseillé de ne pas tout donner dès le vendredi, afin de se laisser une marge de progression et de marquer plus durablement les esprits en fin de séjour.
Profitez au maximum de ce bref répit, faites votre possible pour croire que rien n’a changé, que la jeunesse ne vous a pas encore quitté, puis de guerre lasse, participez à l’extraction des reliefs du repas – juste le temps qu’il faut pour que quelqu’un se souvienne de vous avoir vu faire quelque chose, au moment du débriefing1 -, puis éclipsez-vous. Il y aura bien eu un nerd de service pour être venu muni d’une Super NES et de Street Fighter II et Mario Kart, afin d’étrenner votre nouveau vidéo-projecteur. Votre après-midi est donc tout occupée. Veillez simplement à faire une pause toutes les deux heures, pour aller rassurer ceux qui sont incapables de comprendre l’attrait des jeux vidéo vieux de 20 ans, au premier rang desquels votre copine. Vous tomberez sans doute en plein débat sur les bienfaits et les maux comparés de l’allaitement – évitez à tout prix de former une opinion. De plus, lors de vos déplacements, pensez à quitter rapidement la pièce lorsque vous surprendrez une conversation animée au sein d’un couple, officiel ou non.

La soirée de samedi sera molle, notamment suite à un apéro beaucoup trop précoce pour des foies de trentenaires ayant déjeuné au rosé. Arthur, qui propose des ti’punchs, se fait violemment rembarrer. Coupez court à ces chamailleries et positionnez-vous en leader en choisissant une boisson digne et appropriée, le kir. Plusieurs personnes réclameront Perrier-menthe et jus de fruit, ou se rabattront sur les dernières bières : vous pouvez vous moquer, ça fera toujours un sujet de discussion pour quelques minutes.

2. Conseil de portée générale : en cas de doute, parlez de nourriture.
En effet, le malaise et la torpeur généralisés se traduiront bien vite par quelques blancs dans la conversation, et on en viendra donc rapidement à parler du dîner3, et de là tout naturellement à sa préparation. Pendant tout le processus, vous devrez subir les assauts répétés de Romain qui, soûl depuis midi, a mis la main on ne sait comment sur un pistolet à billes. Vous aurez beau rire de bon coeur, tenter de fraterniser, lui faire les gros yeux ou faire appel à son sens de l’hospitalité, rien n’y fera. Sa copine le traitera même de sale con et lui fera des menaces troubles mais finalement assez claires, sans plus d’effet, et vous passerez l’ensemble du dîner sous un déluge constant de projectiles.

Dans la mollesse alcoolisée qui suit cet interminable dîner, et après avoir pris une bille de trop dans l’oeil, Simon fait un esclandre, accusant pêle-mêle les consultants et les chefs de projet d’être des valets du capital, les couples d’être des esclaves de modèles gaulliens ignobles, et d’une manière générale les présents d’être un tas de cons. Peut-on lui donner tort ? Sur le fond, probablement pas. Pour autant, vous avez des invités, et dans pareil cas il est admis que la politesse doit prendre le pas sur la vérité.

Soyez vif, votre réaction sera décisive – votre ami Simon est peut-être un gougnafier, mais il vous respecte sans doute encore un peu s’il a pris la peine de faire le déplacement. Prenez donc l’intégralité de l’attaque sur vous. Ne faites pas front avec les autres et contre lui, non, faites simplement comme s’il vous avait attaqué vous, et personne d’autre. Ensuite, ne cédez pas à l’envie de lui jeter à la gueule ses propres torts – ça ne ferait que le relancer -, laissez-lui simplement le temps de profiter du silence qui a suivi sa sortie. Cela devrait lui permettre de s’excuser à demi, ou de quitter la pièce pour aller bouder, selon son degré de combativité et de soumission aux codes sociaux. Tout le monde en sera soulagé, lui compris.

Quelle que soit la conclusion que trouvera finalement l’incident, il est inutile d’en vouloir à ce malheureux. La confusion entre franchise, règlement de compte et honnêteté est trop fréquente pour être réellement blâmable. Rappelez-vous simplement de ne plus l’inviter.

La fin des hostilités sera fort logiquement suivie d’une démobilisation générale : certains retourneront à Mario Kart, d’autres iront discuter au bord de la piscine, les soûlards organiseront des tournées de shots dans la cuisine, et il se tiendra quelques conciliabules discrets sous les étoiles. Un héros anonyme entretiendra l’ambiance musicale, esquissant de temps à autre une transition audacieuse vers quelque chose de plus groovy, et peut-être même parviendra-t-il à attirer sur la piste quelques danseurs – ça ne durera pas, mais l’effort mérite d’être salué. Les plus lâches seront de toute façon couchés avant minuit.

Dans tout cela, votre rôle est simple : papillonnez d’un centre d’attraction à l’autre pour rattrapper le temps perdu, ayez des discussions sérieuses sur l’avenir avec tous ceux qui s’y sentiront disposés. Vous pourrez recueillir un certain nombre de confidences, au fil des têtes à têtes avec ces amis qui, seuls, deviennent subitement un peu plus émouvants, et ainsi reconstituer le fil des évènements de ces derniers jours.

Frédéric sait bien que tout le monde l’a vu prendre Anna par la main, sous la table du dîner (pour ce qui vous concerne, vous ne l’aviez pas vu, mais vous ne pouvez qu’acquiescer gravement – car sinon vous le feriez passer pour un crétin paranoïaque). Il proclame qu’il s’en moque. Anna parle de son nouveau travail avec un enthousiasme suspect, et finit d’ailleurs par déclarer qu’elle est extrêmement heureuse depuis qu’elle s’est installée avec son mec, qui aurait vraiment aimé venir, hein, mais tu comprends, le boulot, le déménagement… Lyne vient de signer chez Endémol. Elle prétend que vos félicitations ne sont pas sincères. Tristan envisage de quitter l’Education nationale pour ouvrir un gîte rural dans le Vaucluse, et cherche des associés (déclinez poliment). Arthur vient d’apprendre qu’il allait être père, par SMS, et peste contre les moeurs modernes. Jérôme achète une maison, et maintenant que tout est signé il a comme des remords. Isa et Sergeï étaient sur le point de se séparer et pour eux ce week-end était un grand test : ce sont leurs premières journées ensemble depuis plus de trois semaines. Le jury n’a pas encore rendu son verdict mais l’espoir est permis. Eve et Arthur viennent de se décider à faire des enfants. Elle promet que si c’est un garçon, elle l’appellera comme vous. Même Simon réapparaîtra discrètement, à un moment de la nuit (assurez le bien que vous ne lui en voulez pas, blâmez l’alcool et vous et la société et les autres, qui sont effectivement méprisables).

Une fois achevée votre tournée, allez donc vous coucher, en méditant gravement sur la distance parfois insoupçonnée qui vous sépare de ces gens.


Dimanche

Au matin, les mines sont pâles et les visages fermés. Il s’est sans doute tenu d’autres conversations secrètes dans l’intimité relative des chambres et des tentes, peut-être aussi la honte de n’être plus capable de festoyer deux soirs d’affilée vous rend-t-elle tous moroses. Je ne sais pas, précisément, mais en tout cas la conversation n’est pas très animée.

De la table, on voit passer des gens portant sacs de voyage, duvets et glacières : ils préparent leur départ, ostensiblement ou non selon leur humeur. Sachez que vos amis partiront dans un ordre défini par une formule assez complexe, calculée comme suit : temps de parcours nécessaire à rejoindre leur domicile multiplié par la proximité de la fin de leurs vacances, et divisé par leur capacité à organiser un co-voiturage.

Midi vient, alcool encore pour saluer les premiers départs, mais le coeur n’y est plus. Pour éviter la sinistrose, quelqu’un propose d’aller à la plage et vu la situation, la première proposition est immédiatement jugée la meilleure possible.

Après un déjeuner léger, vous partez donc, joyeusement entassés dans les petites voitures qu’achètent en général les couples sans enfants. Ceux d’entre vous dont le bronzage ou les abdominaux sont les plus impressionnants iront folâtrer dans les vagues, tandis que les autres, en petit comité, les observeront en riant avec une pointe d’envie.

A la sortie de l’eau, une transformation subite a lieu. Les filles en bikini ont soudain honte d’elles-mêmes, et s’enveloppent prestement dans d’immenses serviettes. Les hommes en boxer sont soudain fiers de leur force physique, et vont s’appliquer à en faire la démonstration en improvisant un tournoi de sumo, où se régleront les derniers comptes non encore soldés – Romain regrettera d’ailleurs de n’être pas venu muni du flingue à billes, presque autant que sa frêle constitution.

Le retour a lieu sur un fond de soleil qui n’en finit plus de décliner, au son d’auto-radios alimentés par des iPods apparemment inépuisables. Cela évite de parler, et c’est très bien. Tout le monde est épuisé et pour une fois, derrière le calme et la concorde ne se cache que la déception de voir l’heure du départ approcher, et de n’avoir pas fait ni dit tout ce qu’on s’était promis de dire et faire.

3. Théorème : les premiers 20% du ménage prennent 80% du temps. Les 80% restants prennent les autres 80% du temps.
Les départs ont maintenant lieu en masse, et bientôt il ne restera plus que quelques amis fidèles ou non-motorisés pour finir le ménage à vos côtés3. La grande cérémonie de la serpillière offrira également l’occasion d’un premier débriefing, auquel il est essentiel que vous assistiez : c’est là que naîtra la tradition orale, là que seront nommés les héros et les lâches, là que se jouera la postérité de votre anniversaire. C’est le moment de nier farouchement être celui qui a vomi sur la tente de Carole et Loïc, dans la nuit de vendredi (c’était vous), et de laisser entendre que vous savez, par contre, qui a mis les chaussures d’Arthur au four (c’était vous aussi).

Vous êtes naturellement de la dernière voiture à quitter les lieux. Le retour s’annonce long et laborieux, avec discussions éparses, méchancetés balancées sur ceux qui ont grossi, et changement périodique de conducteur, mais dans l’ensemble je pense que vous vous en sortirez. Voilà maintenant trente ans que vous observez le monde sans vraiment comprendre, que vous traversez de maigres épreuves, et que vous maintenez des liens plus ou moins étroits avec quantité de gens, le degré de proximité existant entre vous étant d’ailleurs plus souvent fonction de facteurs pratiques que de vos affinités réelles. En quelques jours, vous avez pu faire l’expérience d’un certain nombre de vérités fondamentales de l’univers, qui doivent normalement être venues confirmer ce que vous ne faisiez jusqu’alors que pressentir (on croit connaître les gens alors que non, en fait ; ça n’empêche pas de passer d’agréables moments ensemble ; ce qu’on était enfant ne présage en rien de ce qu’on sera plus tard, ou alors dans des détails extrêmement inattendus ; la condition humaine peut décidément être pénible, surtout du point de vue amoureux). De surcroît, votre anniversaire était très réussi, et c’est bien ce dont on se souviendra.

Félicitations, mon ami, vous êtes indubitablement adulte. Profitez bien des prochaines années, et repassez dans quelques temps pour les lunettes de presbyte, le crédit de la bagnole neuve, l’arthrose, les enfants décevants et les problèmes proprement insurmontables causés par l’acquisition d’une résidence secondaire.



Illustration : Kai Schreiber
Ce texte a été publié pour la première fois en août 2009.